Du cerveau au corps : le nouveau paradigme de la psychothérapie
- Dr Saverio Tomasella

- 30 avr.
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 31 juil.
Le corps sait avant l'esprit
Une patiente est assise face à moi. Elle me parle de son stress, de ses insomnies, de cette angoisse diffuse qui ne la lâche pas. Ses mots sont clairs, son analyse est fine : elle a déjà tout compris avec sa tête. Pourtant, rien ne change. Alors, je lui pose une question simple : « Que sentez-vous, là, dans votre corps ? » Elle s'arrête... et quelque chose, enfin, se met à bouger.
Ce genre de moment, je l'ai vécu des centaines de fois en plus de trente ans de pratique clinique. Il illustre à lui seul un changement de paradigme qui traverse aujourd'hui la psychologie et la psychothérapie : celui du retour au corps.
Un ancien modèle : tout par le cerveau
Durant des décennies, la psychologie et la psychothérapie se sont principalement intéressées à l'esprit : pensées, discours, mémoire, raisonnement. On croyait qu'il suffisait de comprendre et de « penser autrement » pour traiter les maux psychiques. La clinique s'est ainsi focalisée sur un modèle descendant, le « top-down » : du cerveau vers le corps. Les solutions proposées étaient la parole, l'analyse cognitive, la rééducation des comportements ou encore les médicaments.
Cette approche a permis de vraies avancées, mais elle atteint vite ses limites face au stress chronique, à l'anxiété, à la déprime profonde et aux traumatismes, surtout lorsqu'ils sont relationnels. Le corps garde la trace des expériences bien au-delà de ce que le cerveau peut expliquer ou réguler par la seule pensée.
Un retour au corps
Depuis quelques années, un nouveau paradigme s'affirme : celui de l'écoute du corps, ou modèle ascendant, « bottom-up ». Ici, ce n'est plus la pensée qui soigne en premier, mais la capacité à se reconnecter à son corps : à ses sensations, son souffle, son rythme intérieur. Cette approche, plus globale et davantage incarnée, part du principe que l'esprit et le corps sont indissociables : pour guérir, il est nécessaire de prendre soin de son corps, de son système nerveux et de ses ressentis.
Quatre figures ont particulièrement contribué à faire bouger les lignes.
Eugene Gendlin et le Focusing
Un mot vous manque pour dire ce qui ne va pas. Ce n'est pas encore une pensée, ni une émotion nommée, seulement une tension confuse, quelque part entre la gorge et le ventre. La plupart des thérapies invitent à passer vite à autre chose. Eugene Gendlin, lui, a fait de cet instant flou le cœur de son travail. Philosophe et psychothérapeute, il a montré que le changement profond survient quand on prête attention à ce que l'on ressent dans le corps, à cette « sensation sentie » (felt sense) encore sans mots. Ce dialogue intérieur permet souvent à une tension confuse de devenir une compréhension claire, et d'ouvrir ainsi la voie à un véritable changement.
Stephen Porges et la théorie polyvagale
Vous entrez dans une pièce et, sans savoir pourquoi, votre corps se referme ; la gorge se serre, les épaules montent. Ce n'est pas votre raison qui a jugé la situation dangereuse : c'est votre corps qui l'a senti avant elle. C'est cette intuition que Stephen Porges a traduite en science. Ce neuroscientifique a révélé l'importance du nerf vague et du système nerveux autonome dans la régulation du stress, des émotions et de nombreuses maladies dites chroniques ou psychosomatiques. Selon lui, notre capacité à nous ouvrir aux autres dépend d'abord de la façon dont notre corps perçoit l'environnement : sûr ou dangereux. Si le corps est en alerte, la raison seule ne suffit pas à calmer l'angoisse.
Peter Levine et l'expérience somatique
Dans la nature, un animal échappé de justesse à un prédateur tremble, secoue son corps, puis reprend le cours de son existence : son système nerveux se décharge et referme la boucle. Chez l'humain, cette décharge est souvent empêchée : la peur reste figée dans le corps, parfois pendant des années. Pour Peter Levine, le traumatisme n'est donc pas seulement dans l'esprit, il est inscrit dans le corps. Sa méthode aide chacun à libérer les énergies de peur, de honte ou de colère restées bloquées, en portant attention aux sensations physiques plutôt qu'en revivant sans fin les souvenirs douloureux.
Pat Ogden et la psychothérapie sensorimotrice
Un patient raconte son histoire d'une voix posée, mais ses épaules se voûtent, ses mains se referment, son corps parle une autre langue que ses mots. Pat Ogden a fait de cette langue-là un objet de travail thérapeutique à part entière. Fondatrice de la psychothérapie sensorimotrice, elle s'est appuyée sur la théorie de l'attachement (Bowlby) et sur les travaux d'Allan Schore en neurosciences pour montrer comment les postures, les mouvements et les réactions automatiques du corps portent la mémoire des liens précoces, fiables ou non. Sa méthode entrelace le travail sur les sensations, les mouvements et les pensées, sans jamais réduire l'un à l'autre, en une façon d'unir le "bottom-up" et le "top-down" plutôt que de les opposer.
Un paradigme qui continue de s'étendre
Ce mouvement de retour au corps ne se limite pas à la psychothérapie. En kinésiologie, des chercheurs comme Maria Kosma explorent, dans des travaux plus récents et encore émergents, comment le schéma corporel — au sens où l'entendait le philosophe Merleau-Ponty — se construit et se répare à travers le mouvement : marche consciente, tai-chi, qi gong, pratiques respiratoires. Ces pistes n'ont pas la même assise clinique que les approches précédentes, mais elles témoignent d'un même mouvement de fond : partout, la recherche redécouvre que le corps n'est pas un simple exécutant de l'esprit.
En quoi ce changement est-il si important ?
De nombreux troubles (anxiété, déprime, stress, troubles psychosomatiques, traumatismes) ne peuvent être compris ni soulagés uniquement par la réflexion ou la parole. Le corps, par ses tensions, ses douleurs ou ses blocages, exprime ce que les mots n'arrivent pas à dire. En prendre compte ouvre un chemin de guérison plus complet, plus efficace, plus respectueux de l'humain dans sa globalité.
Cette approche est particulièrement indiquée pour les personnes hautement sensibles, car elle leur permet de mieux repérer la surstimulation et de sortir de la saturation.
Comment cela se traduit en thérapie ?
Le thérapeute propose des pratiques qui associent mouvement, respiration et attention : méthode Vittoz, libération des fascias, yoga, tai-chi, qi gong, marche consciente, expérience somatique, approches corporelles.
Il invite à l'exploration des sensations physiques en séance : « Que ressentez-vous dans votre ventre, vos épaules, votre poitrine ? »
Il est attentif aux réactions du système nerveux : accélération du cœur, respiration coupée, envie de fuir ou de lutter, figement, sidération, dissociation.
Il valorise l'engagement social et les liens humains, qui régulent naturellement le système nerveux et favorisent la confiance, la curiosité, la créativité.
L'humain, un tout indivisible
Ce nouveau paradigme invite à ne plus opposer le corps et l'esprit, mais à les réconcilier. Nous ne sommes ni une tête pensante ni un corps mécanique : notre équilibre dépend de l'harmonie entre le corps, le cœur et l'esprit (entre nos sensations, nos émotions, nos pensées) et de notre capacité à écouter ce que notre corps cherche à nous faire comprendre. En s'inspirant des travaux de Gendlin, Porges, Levine, Ogden et d'autres, la psychologie moderne ouvre un chemin vers la guérison globale, l'harmonie authentique et l'épanouissement durable.
Témoignage d’une psychologue canadienne (Jan Winhall)
« Dernièrement, j'ai remarqué quelque chose pendant les séances. Avant de prendre la parole, quelque chose s'est déjà passé dans le corps : un changement de respiration, un resserrement, une raideur ; parfois, une sorte d'absence, où la personne est là, mais pas complètement. Cela peut être très subtil, et souvent, on passe à côté de ces signaux.
Nous avons tendance à avancer trop rapidement vers le s mots, vers la rationalité, pour essayer de comprendre, d'expliquer ou de donner un sens à ce qui se passe.
Pourtant, quand on reste avec ce qui est là, même un instant de plus, quelque chose d'autre se passe.
Dans ce travail, j'en suis venue à comprendre ces moments comme une façon pour le système nerveux de s'organiser autour de quelque chose qui s’était bloqué en nous : dissociation, douleur, tension ou même une façon de s'adapter dans les relations... Nous continuons à explorer comment ces réponses vivent dans le corps, comment elles commencent à changer lorsqu'elles sont accueillies par l'attention plutôt que par l'urgence ou par la volonté de contrôle. »
Si vous êtes intéressés par cette nouvelle façon de travailler, cette formation vous permet de la mettre en pratique dans vos séances de thérapie, avec vos élèves, vos enfants...
Pour aller plus loin
Stephen Porges, la théorie polyvagale : https://www.stephenporges.com/
Eugene Gendlin, le Focusing : https://focusing.org/focusing-francais
Peter Levine, l’expérience somatique ou Somatic Experiencing : https://www.apf-somatic-experiencing.com/
Pat Ogden :
- Ogden, P., Minton, K., & Pain, C. (2006). Trauma and the body: A sensorimotor approach to psychotherapy. W. W. Norton & Company.
- Ogden, P., & Fisher, J. (2015). Sensorimotor psychotherapy: Interventions for trauma and attachment. W. W. Norton & Company.
Maria Kosma, “An Attempt at Conceptualizing a Multidimensional Body-Brain Nature of Stress Reduction.” Academia Mental Health and Well-Being 3, no. 2 (2026). doi:10.20935/MHealthWellB8261.
Saverio Tomasella, Guérir de nos traumatismes, Eyrolles, 2025.
Protocole thérapeutique qui intègre ces différentes approches.
© Saverio Tomasella, 30 juillet 2026.



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