Traumatismes de négligence
Traitement des traumatismes liés à la négligence :
état des connaissances et enjeux cliniques
Au 20e siècle, des psychanalystes comme Sandor Ferenczi, Michael Balint et Donald Winnicott (voir plus loin) ont mis en évidence la gravité des traumatismes de négligence. Leur repérage est d'autant plus important qu'il s'agit d'un traumatisme en creux, invisible le plus souvent, et en augmentation du fait de la disparition des liens humains au profit du virtuel (écrans, jeux vidéo, séries, réseaux sociaux, IA, etc.)
Des recherches récentes
La négligence infantile, qu’elle soit émotionnelle ou physique, constitue un traumatisme majeur dont les conséquences sur la santé sont encore sous-estimées et insuffisamment étudiées. Les recherches récentes mettent en lumière la prévalence élevée de la négligence chez les adultes souffrant de troubles psychiatriques, ainsi que son impact durable sur le développement neurobiologique, les comportements et le bien-être général.
La négligence infantile se divise principalement en deux sous-types : la négligence émotionnelle et la négligence physique. Selon une revue systématique récente, la prévalence de la négligence chez les adultes souffrant de troubles psychiatriques atteint 46 %, celle de la négligence émotionnelle 43 %, et celle de la négligence physique 34 %. Il n’a pas été trouvé d’effet modérateur de l’âge ou du sexe sur ces prévalences. Ces données révèlent une interaction complexe entre la négligence et certaines pathologies psychiatriques, orientant les interventions cliniques vers une meilleure prise en charge des personnes concernées (Silva et al. 2024)
Les conséquences de la négligence et de la maltraitance durant l’enfance sont multiples et s’étendent à la santé physique, au comportement et aux perspectives économiques. Leur impact perdure bien au-delà de l’enfance, influençant toute la vie adulte. Les enfants victimes présentent fréquemment des troubles du contrôle des impulsions, un retrait social, des difficultés de régulation émotionnelle, une faible confiance en soi, des comportements pathologiques (tics, vol, autopunition), une altération du fonctionnement intellectuel et une moindre réussite scolaire. (Petersen et al. 2014)
La négligence émotionnelle semble particulièrement associée à la dépression et à l’anxiété, tandis que la maltraitance physique et sexuelle sont corrélées au stress traumatique. (Haim-Nachum et al. 2024)
La négligence parentale entraîne des modifications durables du cerveau, affectant des régions impliquées dans la régulation émotionnelle et le stress. Les enfants et adolescents concernés présentent des altérations morphologiques du cortex cingulaire antérieur, du cortex préfrontal latéral dorsal et orbitofrontal, du corps calleux et de l’hippocampe, ainsi qu’une hyper-réactivité de l’amygdale. (Teicher & Samson 2016)
La négligence émotionnelle durant l’enfance est positivement corrélée à l’anxiété, à la dépression et au trouble anxieux généralisé, et négativement corrélée au bien-être et au soutien social. Les interventions visant à renforcer la confiance en soi et à réduire l’anxiété paraissent être bénéfiques. (Wilk et al. 2024)
Le cas des orphelins et des enfants abandonnés
Lors de sa première visite dans un orphelinat roumain, Nathan Fox, du Child Development Laboratory (Université du Maryland) a été frappé par le silence des nourrissons qui, n’ayant pas connu une prise en compte de leurs besoins émotionnels, avaient cessé de pleurer. Ils étaient laissés seuls dans leur lit, sans interactions, passant le plus clair de leur temps à fixer leurs mains ou le vide. Fox et ses collègues ont suivi ces enfants durant quatorze ans, relatant leur parcours dans un ouvrage sur le développement cérébral et le processus de récupération des enfants abandonnés en Roumanie (Romania's Abandoned Children: Deprivation, Brain Development, and the Struggle for Recovery, 2014).
La négligence infantile ne concerne pas que la Roumanie : selon l’UNICEF, des millions d’enfants abandonnés grandissent dans des institutions à travers le monde. Aux États-Unis, la négligence est également très répandue, représentant la majorité des cas de maltraitance signalés. Les conséquences de cette négligence sont multiples : troubles du comportement, difficultés émotionnelles, faible confiance en soi, problèmes scolaires, entre autres.
En 1989, la chute du régime de Ceauşescu a révélé que 170.000 enfants vivaient dans des institutions roumaines précaires. En 2000, Fox, Nelson et Zeanah ont lancé une étude auprès de 136 enfants ayant grandi dans ces orphelinats. La moitié a été placée en familles d’accueil roumaines recrutées et soutenues financièrement par les chercheurs, l’autre moitié restant en institution. Les enfants avaient de 6 mois à 3 ans.
Les chercheurs ont évalué le développement des deux groupes au fil des années. Les enfants institutionnalisés présentaient des retards cognitifs, moteurs et langagiers, des troubles socio-émotionnels et davantage de pathologies psychiatriques.
Le placement en famille d’accueil a permis des progrès notables : amélioration du langage, du QI, du fonctionnement social et émotionnel, ainsi qu’une meilleure capacité à nouer des liens avec les adultes. Les enfants retirés de l’institution avant 2 ans progressaient davantage.
À 8 ans, les enfants placés en famille d’accueil avant leur deuxième anniversaire présentaient une activité cérébrale similaire à celle des enfants du groupe contrôle. Les IRM montraient que les enfants institutionnalisés avaient un volume cérébral réduit, associé à un risque accru de symptômes de TDAH.
Ces résultats montrent l’importance d’une intervention précoce et d’un environnement socialement stimulant pour limiter les séquelles du placement en institution. Selon Fox, il n’existe pas de “bonnes” institutions pour les jeunes enfants : il s’agit d’un enjeu majeur de santé publique mondiale.
Des études similaires aux Etats-Unis
Aux États-Unis, Megan Gunnar et son équipe ont mené un vaste projet examinant près de 6.000 enfants adoptés. Les résultats mettent en évidence des altérations cérébrales fréquentes chez les enfants issus d’orphelinats : réduction du volume cérébral et modifications du développement du cortex préfrontal.
Ces enfants présentent des difficultés au niveau des fonctions exécutives (flexibilité cognitive, contrôle inhibiteur, mémoire de travail), des retards dans le développement de l’intelligence, des troubles de la régulation émotionnelle et une anxiété élevée.
Une étude sur 65 tout-petits adoptés montre qu’ils se sont rapidement attachés à leurs nouveaux parents, mais cet attachement était souvent « désorganisé », marqué par des comportements contradictoires envers le parent (recherche de réconfort puis résistance).
Une étude en imagerie cérébrale menée par Aviva Olsavsky révèle que chez les enfants institutionnalisés, l’amygdale ne fait pas la distinction entre la mère et un étranger, contrairement aux enfants élevés par leurs parents. Ce phénomène est particulièrement marqué chez ceux présentant une sociabilité accrue envers les inconnus, suggérant une implication de l’amygdale dans ce comportement.
Les recherches menées par Fisher mettent en évidence une altération du rythme du cortisol chez les enfants ayant subi une négligence précoce. Contrairement à ce qui est attendu lors de situations stressantes, ces enfants présentent des taux de cortisol faibles le matin, qui restent bas tout au long de la journée. Ce schéma atypique de sécrétion du cortisol constitue un marqueur clinique de la négligence infantile.
La perturbation du cortisol est également observée dans divers troubles psychologiques tels que l’anxiété, les troubles de l’humeur, les problèmes comportementaux et le trouble de stress traumatique. Cependant, il est important de souligner que le rythme du cortisol peut évoluer positivement : les enfants placés chez des parents plus attentifs et réceptifs retrouvent progressivement un schéma normal, tandis que ceux dont les aidants sont eux-mêmes stressés ne montrent pas d’amélioration.
Sur le plan clinique, la prise en charge vise à accompagner les parents dans la régulation de leur propre stress pour renforcer les interactions positives avec les enfants. Des programmes sont en cours de développement pour aider les familles d’accueil à améliorer leurs pratiques relationnelles, ce qui permettrait de restaurer la réponse au stress des enfants négligés.
La théorie polyvagale sur l’impact de la négligence
La théorie polyvagale, développée par Stephen Porges, offre un cadre particulièrement pertinent et utile pour comprendre les effets de la négligence infantile sur le système nerveux autonome, en particulier comment le corps réagit au stress et au traumatisme.
La théorie polyvagale distingue trois états neurophysiologiques liés au nerf vague :
- Le système parasympathique ventral (nerf vague ventral) est associé à la fiabilité, la connexion sociale, la régulation émotionnelle et la capacité à se calmer.
- Le système sympathique est activé en cas de menace. Il provoque la mobilisation neuromusculaire, cardiaque et respiratoire pour assurer le combat ou la fuite.
- Le système parasympathique dorsal (nerf vague dorsal) est responsable de l’immobilisation, la dissociation, voire l’effondrement en cas de menace extrême, réelle ou perçue comme telle.
Négligence et dysrégulation
Chez un enfant négligé ou abandonné durablement, l'absence de soins, d'attention et de fiabilité affecte le développement du système ventral, qui est crucial pour la régulation sociale et émotionnelle.
L’enfant ou l’adolescent peut être fréquemment en état de mobilisation sympathique (hypervigilance, anxiété, agitation) face à la menace chronique.
Puis vient l’état d’immobilisation vagale dorsale, avec des réactions de dissociation, retrait, apathie, voire dépression, comme mécanisme de survie face à une situation d’absence déshumanisée et de vide relationnel, vécue comme une détresse insurmontable.
Ces états peuvent alterner ou coexister, entraînant une dysrégulation chronique du système nerveux autonome (SNA).
Soigner les enfants victimes de négligence
Le plus important est de créer un cadre relationnel rassurant. En effet, la priorité est de restaurer un sentiment de fiabilité, condition indispensable pour activer le système vagal ventral et permettre la régulation émotionnelle.
En thérapie, cela passe par une relation de confiance stable, empathique et prévisible, des interventions centrées sur le corps et la régulation neurophysiologique :
- Techniques de régulation sensorielle (respiration lente par le nez avec expirations longues, mouvements doux, yoga, relaxation) pour aider à réactiver le système ventral.
- Thérapies somatiques (comme la Somatic Experiencing) qui permettent la libération des tensions corporelles liées à la mobilisation ou l’immobilisation.
- Exploration de la conscience corporelle pour aider l’enfant à reconnaître et moduler ses états internes, puis à repérer et exprimer ses émotions.
Souvent, un accompagnement combinant psychothérapie, soutien familial et interventions éducatives est nécessaire pour répondre aux besoins complexes.
En bref, la négligence infantile perturbe la capacité naturelle à réguler le stress via le système vagal ventral, conduisant à des états de mobilisation excessive ou d’immobilisation. Soigner ces enfants et adolescents (ou des adultes ayant souffert de négligence dans leur enfance) implique de rétablir un environnement fiable et rassurant, d’utiliser des approches corporelles et relationnelles pour réactiver la régulation autonome, tout en soutenant le développement de relations saines et épanouissantes.
Cette vision ouvre la voie à des soins respectueux des rythmes biologiques et émotionnels des individus traumatisés, en leur offrant une chance de renouer avec la fiabilité intérieure puis de développer une flexibilité créative dans leurs relations personnelles et professionnelles.
Exemple de séance inspirée par la théorie polyvagale
Objectifs principaux
- Favoriser la régulation neurophysiologique en aidant l’enfant l’adolescent ou l’adulte) à ressentir son corps en sûreté.
- Installer un sentiment de fiabilité et de contrôle progressif.
- Encourager la prise de conscience des sensations corporelles, sans forcer la mémoire traumatique.
- Développer les ressources internes (ressentir un état de calme, de confort).
Déroulement
1. Accueil chaleureux et mise en confiance
- Le thérapeute accueille l’enfant dans un espace calme, avec des objets rassurants (peluches, coussins, jeux).
- L’enfant est invité à s’asseoir confortablement.
- Le thérapeute explique simplement que l’objectif est d’écouter ce que le corps ressent, sans parler forcément de ce qui fait mal.
2. Mise en contact avec les sensations présentes
- Le thérapeute invite doucement l’enfant à porter attention à une partie du corps où il se sent (suffisamment) bien, par exemple les pieds au sol, les mains sur les genoux. La neutralité des ressentis est déjà un bon point de départ
- Par des questions simples et adaptées (« Est-ce que tu sens quelque chose ? Est-ce chaud, froid, lourd, léger ? »), il aide l’enfant à nommer ou simplement ressentir ces sensations.
- Le thérapeute valide chaque petite observation, créant un espace rassurant et non jugeant.
3. Exploration en « pendulation »
- Le thérapeute guide l’enfant à alterner son attention entre une sensation agréable (ressource) et une sensation plus neutre ou légèrement inconfortable, sans entrer dans la douleur.
- Par exemple, l’enfant peut penser à un souvenir agréable ou imaginer un lieu sûr, puis revenir à la sensation corporelle neutre ou difficile.
- Ce va-et-vient favorise la régulation du système nerveux en évitant la surcharge émotionnelle.
4. Activation douce et libération corporelle
- Si l’enfant est prêt, le thérapeute peut inviter à des mouvements très légers (balancement, étirement, secouement des mains) pour libérer les tensions accumulées.
- Ces mouvements sont toujours proposés sans pression, en respectant le rythme de l’enfant.
- L’objectif est de permettre au corps de « terminer » la mobilisation nerveuse liée au stress, c’est-à-dire d’aller jusqu’au bout du processus neurologique dont le SNA a besoin..
5. Retour au calme et ancrage
- Le thérapeute aide l’enfant à revenir à une posture confortable, en respirant calmement.
- Il l’invite à noter une sensation agréable, un endroit dans le corps où il se sent bien.
- Cette « ressource » corporelle est conscientisée pour pouvoir y revenir en cas de stress.
6. Fin en douceur
- Le thérapeute remercie l’enfant pour sa participation.
- Il propose un petit rituel de fin rassurant (un mot gentil, un dessin).
- Il rappelle que l’enfant peut revenir à cette sensation de fiabilité quand il le souhaite.
Points importants à respecter
- Patience et respect du rythme : l’enfant ne doit jamais être poussé à revivre des souvenirs difficiles.
- Relation rassurante : le thérapeute est empathique, présent et rassurant.
- Adaptation au développement : langage simple, activités ludiques, pauses fréquentes.
- Collaboration avec la famille : informer et soutenir les parents ou tuteurs pour assurer la fiabilité globale.
Cet exemple illustre comment la théorie polyvagale en thérapie (Vittoz ou Somatic Experiencing) peut accompagner un enfant traumatisé par la négligence en lui redonnant progressivement accès à ses sensations corporelles, à son sentiment de fiabilité, et à une meilleure régulation émotionnelle.
En bref
La psychologie contemporaine s’efforce de mieux comprendre comment la privation nuit aux enfants, afin d’identifier les moyens d’aider ceux qui ont été victimes de négligence. Les interventions précoces, le soutien familial et les approches thérapeutiques adaptées sont essentiels pour limiter les effets délétères de la négligence. Les recherches montrent que le retrait des enfants d’environnements négligents et leur placement dans des contextes affectivement riches favorisent la récupération cérébrale, émotionnelle et comportementale, surtout si l’intervention a lieu avant l’âge de deux ans.
La négligence infantile est un traumatisme souvent invisible dont les conséquences sont lourdes et persistantes. Elle nécessite une reconnaissance accrue et des réponses thérapeutiques ciblées, tant sur le plan individuel que sociétal. La compréhension approfondie des mécanismes neurobiologiques, psychologiques et sociaux impliqués est indispensable pour améliorer la prévention, le dépistage et la prise en charge clinique des personnes concernées.
La négligence infantile demeure un problème sous-étudié, en raison de sa complexité sociale et politique. La première étape essentielle dans la prise en charge est le placement de l’enfant dans un environnement sûr et affectueux, condition indispensable à la récupération neurobiologique et psychologique.
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Privation et déprivation : deux formes majeures de négligence
Donald Winnicott (1896-1971), pédiatre et psychanalyste britannique, a apporté des contributions majeures à la compréhension de la négligence chez l’enfant, en insistant sur l’importance du cadre familial et de la relation mère-enfant pour un développement sain.
1. Définition de la négligence selon Winnicott
Winnicott distingue deux modalités fondamentales de négligence :
Privation : absence totale ou partielle de soins maternels (abandon, indifférence complète, placement précoce).
Déprivation : perte d’un environnement suffisamment bon après une période de soins adéquats (séparation temporaire, décès d’un parent, placement tardif).
Pour Winnicott, la négligence peut entraîner des troubles profonds.
2. Conséquences de la négligence
Winnicott a observé que la déprivation peut avoir des effets durables sur le développement de l’enfant.
A. Troubles de la personnalité et de l’identité
Faux self : L’enfant, pour survivre, développe un "faux self" (une personnalité adaptée aux attentes extérieures) au détriment de son "vrai self". Cela peut mener à une perte de spontanéité, une difficulté à exprimer ses besoins ou une sensation de vide intérieur.
Difficulté à être seul : L’enfant négligé peut développer une peur de la solitude ou, à l’inverse, un retrait autistique pour se protéger.
Troubles de l’identité : L'enfant ne se sent pas réel ou authentique, il a le sentiment de ne pas exister en dehors des attentes des autres.
B. Troubles relationnels
Difficulté à faire confiance : Méfiance généralisée, peur de l’abandon, ou en réaction, dépendance excessive.
Relations chaotiques : Répétition de schémas de négligence ou d’abus (l’enfant devient parentifiant ou cherche des figures parentales, potentiellement toxiques).
Incapacité à jouer : Le jeu, pour Winnicott, est essentiel au développement. Un enfant négligé peut perdre cette capacité, ce qui entrave sa créativité et son adaptation.
C. Troubles émotionnels
Angoisse de morcellement : Peur de se désintégrer ou de perdre le contrôle (liée à l’effondrement du soutien maternel).
Colères explosives ou apathie : Réactions extrêmes face à des situations de stress, ou au contraire, retrait passif.
Dépression ou anxiété chronique : Sentiment d’inexistence, de culpabilité ou de honte.
D. Troubles physiques et psychomoteurs
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Retards de développement (langage, motricité) dus à un manque de stimulation affective.
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Troubles psychosomatiques (asthme, eczéma, troubles digestifs) liés à la tension interne.
3. Traitement de la négligence : l’apport de Winnicott
Winnicott a proposé des pistes thérapeutiques centrées sur la restauration du "holding" (cadre contenant) et la réparation du lien affectif.
A. Le rôle du thérapeute comme "mère suffisamment bonne"
Le thérapeute offre un cadre stable et prévisible, où l’enfant se sent protégé, en lieu sûr pour explorer ses émotions.
Il joue le rôle d’un objet transitionnel (comme un doudou), permettant à l’enfant de retrouver progressivement sa capacité à faire confiance.
Le thérapeute valide les émotions de l’enfant sans jugement, en lui offrant une présence constante bienveillante.
B. La thérapie par le jeu
Le jeu est le médium principal pour l’enfant de réparer ses blessures.
Le thérapeute participe activement au jeu, en offrant un espace où l’enfant peut réexpérimenter des relations saines.
Un enfant qui a manqué de soins peut, à travers le jeu, "nourrir" une poupée ou un ours en peluche, reproduisant symboliquement ce dont il a lui-même manqué.
C. Développement du "vrai self"
Le thérapeute aide l’enfant à reconnaître et exprimer son vrai soi, en l’encourageant à dire "non", à exprimer sa colère ou sa tristesse sans crainte de rejet.
Cela passe par des questions ouvertes ("Qu’est-ce que tu ressens dans ton corps quand tu es triste ?") et une acceptation inconditionnelle de ses émotions.
D. Implication des figures parentales
Si possible, les parents ou tuteurs sont accompagnés pour comprendre les besoins de l’enfant et restaurer un lien rassurant.
Winnicott insiste sur l’importance de l’environnement familial : même dans des situations difficiles (placement, famille dysfonctionnelle), un parent ou un substitut stable peut offrir un soutien suffisant.
E. Acceptation de l’agressivité et de la destructivité
L’enfant négligé peut exprimer une agressivité intense (envers lui-même ou les autres). Le thérapeute accueille cette agressivité sans punition, en la contenant et en la transformant en quelque chose de constructif.
Un enfant qui casse des jouets peut être aidé à comprendre sa colère et à trouver des moyens plus adaptés de l’exprimer.
F. La notion de "temps" et de patience
La guérison prend du temps. Winnicott souligne qu’il faut accepter les rechutes et ne pas forcer l’enfant à "aller mieux" trop vite.
Le thérapeute doit être patient et tolérer les silences, les retraits ou les comportements régressifs.
4. Exemple clinique illustrant l’approche de Winnicott
Un enfant de 6 ans, placé en famille d’accueil après des années de négligence, arrive en thérapie :
Symptômes : Il ne joue pas, reste prostré, refuse tout contact physique, et a des crises de colère violentes.
Approche thérapeutique :
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Le thérapeute lui propose de dessiner ou de modeler de l’argile sans exigence, en validant chaque tentative ("Tu as fait une belle forme, tu veux me la montrer ?").
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Peu à peu, l’enfant commence à "nourrir" une poupée, reproduisant un geste qu’il n’a peut-être jamais vécu.
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Le thérapeute nomme ses émotions ("Tu as l’air en colère, je te comprends, tu as vécu des choses difficiles").
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Avec le temps, l’enfant retrouve un sentiment de sûreté (fiabilité) et commence à exprimer sa tristesse ou sa peur de l’abandon.
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Les parents d’accueil sont associés à la thérapie pour renforcer le lien et offrir un cadre stable à la maison.
5. Limites possibles
Approche centrée sur la relation : Winnicott insiste sur l’importance de la relation thérapeutique, mais cette approche peut être difficile à mettre en place dans des contextes institutionnels (ex. : foyers surchargés).
Nécessité d’un environnement stable : Sans un cadre familial ou thérapeutique contenant, les progrès peuvent être limités.
Temps long : La guérison de la négligence prend souvent des années, ce qui peut être un défi pour les systèmes de santé actuels.
Références
Winnicott, D. W. La crainte de l'effondrement, Gallimard, 2000.
Winnicott D. W. Jeu et réalité, Gallimard, 2015.
Winnicott, D. W. La capacité d'être seul, Payot, 2015.
Winnicott, D. W. L'enfant et sa famille, Payot, 2017.
Winnicott, D. W. De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 2018.
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