Manipulation, influence, emprise et perversion
Qu’est-ce que l’emprise, dans sa définition la plus juste, loin des clichés ?
L’emprise est une mainmise sur l’esprit. Elle décrit une domination sur la pensée d’autrui, une manipulation de sa volonté. Elle débouche sur un système d’influence qui entrave sa liberté de se déterminer par lui-même. L’emprise peut être ponctuelle (la manipulation d’un commercial, un chantage affectif) ou durable (elle s’installe dans une relation). Elle correspond à une forme de colonisation psychique ou de conditionnement existentiel.
À quel moment une relation bascule-t-elle de “difficile” à réellement toxique ?
La relation est difficile quand elle s’enlise dans des conflits sans résolution, sans transformation, sans réelle prise de conscience. Elle devient toxique lorsqu’elle porte atteinte à l’intégrité psychique (ou physique) d’un partenaire ou des deux partenaires. Elle fait perdre confiance en soi, pousse à se sacrifier, envahit l’espace mental, dévitalise, rend folle ou fou…
Pourquoi les personnes sous emprise ne voient-elles souvent rien… avant d’être déjà prises dedans ?
Tout est fait par l’emprisonneur pour que son emprise reste imperceptible. Il s’agit d’une séduction, au sens propre, d’un dévoiement : sortir quelqu’un de son chemin, l’amener à penser, à croire, à dire ou à faire ce qu’il n’aurait pas pensé, cru, dit ou fait par lui-même.
Que se passe-t-il psychiquement chez quelqu’un qui est sous emprise ?
La personne sous emprise perd le contact avec elle-même et sa réalité, son corps, sa pensée, son désir, ses valeurs, ses repères. Cette déconnexion engendre une confusion, qui la plonge dans un désarroi. Vulnérabilisée, elle croit pouvoir s’appuyer sur l’individu qui la manipule, ce qui renforce encore plus sa soumission et génère une dépendance morbide.
Pourquoi l’intelligence, la lucidité ou la réussite ne protègent-elles pas de l’emprise ?
L’emprise se joue à un autre niveau que celui de la rationalité et de la réussite sociale. Elle touche à l’intime et reste souvent invisible. Elle s’appuie sur des mécanismes insidieux de sujétion, comme l’envoutement, l’hypnose, la contagion, le mensonge, le dénigrement, etc.
L’auteur de l’emprise est-il toujours conscient de ce qu’il fait ?
Il y a au moins quatre cas de figures :
-
La personne autrice de l’emprise imite son propre violenteur (elle répète un système d’emprise dont elle a souffert) ;
-
Elle met en place un système de domination pour éviter d’être dominé·e ;
-
Elle est dans une très grande dépendance, exclusivité, jalousie, fragilité ;
-
Elle agit délibérément donc consciemment pour dominer et utiliser (perversion).
Quelle est la différence fondamentale entre emprise, manipulation et perversion ?
La manipulation peut être ponctuelle et tactique ; elle fait partie de l’emprise ou de la perversion, mais elle peut être inconsciente. L’emprise est un système d’influence construit pour dominer l’autre durablement. La perversion est une captation de l’âme d’autrui pour s’en nourrir et en jouir dans un parcours infernal qui va de la séduction jusqu’à la destruction.
Peut-on être sous emprise au sein de sa propre famille, y compris à l’âge adulte ?
Oui, il existe des familles dans lesquelles l’emprise est un système de gouvernement qui remplace les relations. On y est tellement habitué qu’on ne le perçoit même plus. De façon plus légère, il existe également des conditionnements culturels, sociaux ou religieux dans les familles qui sont aussi des systèmes d’emprise de génération en génération.
Pourquoi certaines personnes restent prisonnières toute leur vie de schémas relationnels destructeurs ?
Certaines personnes n’ont connu que ce type de rapports de force ; d’autres baignent dans une culture moralisante ou religieuse perverse qui valorise la souffrance, l’obéissance ou le sacrifice ; d’autres enfin n’ont pas le courage de s’en dégager, car cela demande de la détermination pour accepter l’inconfort voire la douleur que ce dégagement nécessite.
Pourquoi est-il si difficile de partir, même quand on sait que la relation est destructrice ?
La personne sous emprise peut croire qu’elle va réussir à s’en sortir ou que l’autre va évoluer, changer, elle lui trouve sans cesse des excuses, elle se croit résistante. Elle peut aussi trouver des avantages à rester sous emprise (sexualité, argent, notoriété, confort, flatterie, etc.)
Qu’est-ce qui permet réellement de sortir de l’emprise, au-delà du simple fait de quitter la relation ?
Quitter l’emprisonneur est la première étape décisive. Ensuite, il est nécessaire de se libérer de la dépendance affective ou financière, puis de guérir des traumatismes engendrés par la relation délétère. Cela prend du temps et nécessite souvent une thérapie.
Quel message essentiel adresseriez-vous à ceux qui se disent : “Si j’étais plus fort(e), j’y arriverais” ?
Il s’agit d’une excuse assez lâche, au fond, car chacun·e de nous peut trouver et développer en soi la force de se libérer d’une emprise, même si c’est ardu, long et désagréable, car il n’y a de manipulation ou d’emprise que si nous laissons l’autre prendre le pouvoir sur nous.
Saverio Tomasella, 3 février 2026.
Conscience et perversion
Dans les relations toxiques, la volonté de nuire est-elle consciente, présente à tout moment ?
Le terme de « relations toxiques » est contesté. Que veut-il dire exactement ? à quoi renvoie-t-il ? Le risque le plus grave avec ce thème est de désigner l’autre comme mauvais, néfaste, sans prendre la part de sa propre responsabilité, voire de ses ombres et de sa propre toxicité, manipulation, perversion… Personne n’est parfait, et le monde n’est pas divisé en bons et mauvais.
Dans les relations dysfonctionnelles ou problématiques, ou même destructrices, il peut ne pas y avoir de volonté de nuire, mais par exemple codépendance progressivement destructrice, ou folie.
Lorsqu’il y a vraiment volonté de nuire, oui, elle est consciente, même si elle peut ne correspondre qu’à une partie de la personne, ou être récurrente mais non permanente, ou même si elle est niée.
On a l’impression que certains comportements néfastes envers autrui peuvent être volontaires et d’autres inconsciemment malsains, selon le type d’emprise peut-être.
Oui, c’est tout à fait le cas. Ces situations sont très complexes. Il est d’ailleurs bienvenu de parler d’emprise ou de perversion, mais d’éviter les appellations à la mode en France : « perversion narcissique » ou « pervers narcissique », qui présentent une contradiction dans les termes et n’existent pas à l’étranger. Il vaut mieux alors parler de sociopathie.
La personne qui arrive à se convaincre qu’elle fait tout cela pour de bonnes raisons est-elle en train de nuire volontairement à l’autre ?
Parfois oui, vraiment, et délibérément ; parfois non. Cela dépend de ce que l’on se raconte et de ce que l’on raconte aux autres pour justifier ses agissements. Certaines personnes savent très bien qu’elles manipulent, humilient torturent l’autre, tout en adoptant un discours d’explication rationnelle pour manipuler l’entourage, comme dans la maltraitance des enfants, l’inceste, la violence contre les femmes, le racisme, les guerres, les génocides. Les pires pervers, sociopathes et psychopathes sont extrêmement normaux, impeccables même, dans leurs discours, leur morale affichée et leurs comportements sociaux.
La personne qui se victimise pour obtenir ce qu’elle veut est-elle vraiment consciente de son fonctionnement, le fait-elle sciemment ?
Le plus souvent, oui, elle en est consciente, dans son for intérieur, au-delà de la façade et des illusions ou des faux-semblants des discours qu’elle profère.
Bien sûr, il y a des familles où la tendance est de se victimiser, alors on fait comme ses parents, ses grands-parents, en ayant l’impression que c’est « normal », mais la conscience profonde ne peut jamais être complètement leurrée.
Les nazis ont nié l’atrocité de leurs comportements tant qu’ils étaient au pouvoir, mais une fois venue l’heure de leur procès à Nuremberg, ils savaient pertinemment qu’ils avaient eu complètement tort d’agir ainsi, sans l’ombre d’un doute. Le procès d’Eichmann à Jérusalem (voir les documents vidéos) et son récit par Hannah Arendt, montrent bien qu’Eichmann était très conscient de ce qu’il faisait, et que rien de réel ne pouvait le justifier.
Est-ce différent selon le degré de perversion ?
Très probablement. On ne peut pas évincer cette hypothèse : il y a certainement des degrés de perversion, comme il y a des petits trafics et de grandes escroqueries, de petites délinquances et de terribles machinations dominatrices et destructrices.
Sinon, est-ce que cela découle des traits de personnalité narcissique que présente la personne ?
Certains psychologues Américains parlent beaucoup de "personnalités narcissiques", mais il vaut mieux laisser cela de côté pour se centrer sur la perversion (ou la sociopathie). Cela crée de la confusion dans l’esprit de tout le monde, psys y compris, d’autant que personne n’est d’accord sur ce qu’est le narcissisme, ou s’il est bon ou mauvais, etc., alors que, sans aucun doute, la perversion est un fléau, partout et tout le temps.
Rien ne pourra jamais la justifier.
Saverio Tomasella, 30 juin 2024.