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De l'empathie à la compassion

Différentes formes d’empathie

Le psychanalyste et psychiatre français Serge Tisseron distingue plusieurs formes d’empathie, notamment dans son ouvrage Empathie et manipulations.

  1. Empathie cognitive : Elle correspond à la capacité de comprendre intellectuellement ce que l’autre ressent, sans forcément le ressentir soi-même. Cette forme d’empathie permet d’adopter le point de vue de l’autre de manière rationnelle, en imaginant ce qu’il peut vivre.

  2. Empathie affective : Il s’agit de la capacité à ressentir les émotions d’autrui, à se laisser toucher par ce que l’autre éprouve. Cette forme d’empathie est avant tout émotionnelle et instinctive, liée à la résonance affective entre les individus.

  3. Empathie mature : C’est la combinaison des deux formes précédentes. L’empathie mature permet à la fois de ressentir et de comprendre les émotions d’autrui, tout en maintenant une distance suffisante pour ne pas être submergé. Elle est considérée comme la forme la plus aboutie d’empathie, car elle allie sensibilité et lucidité.

  4. Empathie réciproque : Elle désigne la capacité à imaginer que l’autre, en adoptant notre point de vue, peut nous révéler des aspects inconnus de nous-mêmes. Cette forme d’empathie relie la découverte de soi à l’écoute de l’autre, et favorise une dynamique d’altérité et d’intimité

Ces distinctions permettent de mieux comprendre les nuances de l’empathie et ses implications dans les relations humaines, ainsi que les risques de manipulation ou de confusion entre empathie et compassion.

L’apport de la théorie polyvagale

Le Dr Stephen Porges établit des distinctions fondamentales entre les mécanismes neurophysiologiques sous-jacents à l'empathie et à la compassion.

1. Empathie selon la théorie polyvagale

L’empathie repose sur la capacité du système nerveux à percevoir et résonner avec l’état émotionnel d’autrui, grâce à la neuroception (évaluation inconsciente de la fiabilité ou de la menace dans l’environnement). Pour qu’elle soit bien vécue, une activation du système vagal ventral est nécessaire, car il permet une ouverture à l’autre sans être submergé par ses propres émotions ou par celles de l’autre.

Risque de déséquilibre

Si la neuroception perçoit une menace (même inconsciente), le système peut basculer vers un état de mobilisation (sympathique) ou de repli (vagal dorsal), ce qui perturbe la capacité empathique. C’est pourquoi Porges insiste sur l’importance d’un environnement fiable pour que l’empathie puisse s’exprimer sans perturbation.

2. Compassion : une extension de l’empathie dans un cadre de fiabilité

La compassion va au-delà de l’empathie mature. Elle implique non seulement de ressentir et comprendre la souffrance d’autrui, mais aussi d’être mû par un désir actif d’alléger cette souffrance, tout en restant dans un état de stabilité interne.

La compassion émerge lorsque le système vagal ventral est suffisamment activé pour permettre une ouverture à l’autre sans envahissement ou sans effondrement. Elle repose sur une neuroception de fiabilité, qui autorise à la fois la sensibilité à la souffrance d’autrui et la capacité à agir (ou à être présent) sans être submergé.

Différence clé

L’empathie peut mener à une détresse personnelle (si la frontière entre soi et l’autre est fragile, ou si le système nerveux est suractivé).

La compassion, en revanche, inclut une dimension de régulation et de flexibilité : elle permet de rester connecté à soi-même tout en étant tourné vers l’autre. C’est ce que Porges appelle un état de « corégulation », où la présence à l’autre n’entame pas la stabilité interne.

3. Application

Pour les personnes hautement sensibles

Apprendre à différencier la résonance émotionnelle (empathie) de l’action bénévolente (compassion) aide à poser des limites saines. Par exemple, dire : « Je peux ressentir ta souffrance sans avoir à la porter. »

Outils concrets

Respiration lente par le nez pour activer le système vagal ventral.

Pratique du Focusing (interoception) pour distinguer ses propres émotions de celles de l’autre.

Références

Stephen Porges : The Pocket Guide to the Polyvagal Theory (2017), où il développe le concept de neuroception et son lien avec les relations (connexion sociale).

Tania Singer : Travaux sur la compassion et l’empathie (Max Planck Institute), montrant comment la compassion active des réseaux cérébraux différents de l’empathie seule.

Paul Gilbert : The Compassionate Mind (2009), qui explore la compassion comme compétence régulatrice.

 

Exercice

« L’ancre compassionnelle » pour les Personnes Hautement Sensibles

Pour cultiver une compassion régulée, en préservant votre équilibre nerveux et émotionnel, souvent mis à rude épreuve par une sensibilité accrue aux émotions d’autrui et aux stimuli environnementaux, cet exercice vise à :

  • Stabiliser votre système nerveux avant toute ouverture à l’autre.

  • Distinguer votre ressenti de celui de l’autre, pour éviter la confusion ou l’épuisement.

  • Agir avec bienveillance de manière mesurée et réaliste.

Durée : 15 à 20 minutes (pour un ancrage plus progressif). Matériel : Un objet symbolique (pierre, tissu doux, bougie), un carnet, un coussin ou une couverture pour le confort.

1. Préparation : créer un environnement sûr

Choisissez un lieu où vous vous sentez bien (un coin avec des couleurs douces, une lumière tamisée, une couverture). Asseyez-vous confortablement, les pieds bien ancrés au sol, les mains posées sur un objet rassurant (une pierre lisse ou un tissu doux).

Respiration lente :

Expirez longuement (en comptant jusqu’à 6 ou 8), par le nez, ou par la bouche comme si vous souffliez sur une bougie sans l’éteindre.

Inspirez lentement par le nez en laissant l’air entrer naturellement (comptez jusqu’à 3 ou 4).

Retenez l’air 2 secondes.

Répétez ce cycle 5 fois pour activer votre système vagal ventral (calme et connexion).

Note : Les personnes hautement sensibles ont souvent une neuroception perturbée, qui perçoit plus facilement les menaces ou les surcharges émotionnelles. Cette étape prépare votre système nerveux à une ouverture compassionnelle sans risque de basculement dans l’hyperactivation (stress) ou le repli (engourdissement).

2. Présence à soi :  balayage des sensations subtiles

Portez attention à votre corps avec une réceptivité fine.

Fermez les yeux et sentez votre corps des orteils jusqu’au sommet du crâne.

Identifiez une zone où vous ressentez une sensation de calme, de chaleur ou de légèreté (paumes des mains, ventre, front).

Nommez ces sensations avec des mots simples : « Je sens une douceur dans mes mains… », « Mon ventre est comme un lac tranquille ».

Posez une main sur la zone la plus stable et dites intérieurement : « Cette sensation est mon port. Je peux y revenir chaque fois que j’en ai besoin. »

Note : Roger Vittoz soulignait l’importance de la réceptivité sensorielle pour réguler les émotions. Ici, vous utilisez votre corps comme un repère stable, ce qui limite le risque de vous perdre dans les émotions d’autrui ou dans les stimuli extérieurs.

3. Ouverture à l’autre : la résonance protégée

Évoquez une personne ou une situation qui suscite en vous de l’empathie (un·e proche, un·e collègue, ou une scène imaginaire comme un enfant triste). Si aucune image ne vient, choisissez une émotion générale (la tristesse ou la vulnérabilité).

Observez avec une distance bienveillante

Empathie affective : « Quelles émotions ou sensations physiques émergent en moi ?" (un serrement dans la poitrine, des larmes).

Empathie cognitive : « Que puis-je comprendre de l’expérience de cette personne ? »

Régulation immédiate

Si les émotions deviennent intenses, revenez à votre port corporel (étape 2) et respirez lentement par le nez (en vagal ventral).

Dites pour vous-même : « Je perçois ta peine, et je reste stable dans mon port. Ta souffrance n’est pas la mienne, mais je peux t’accueillir avec bienveillance. »

Note :  Les personnes hautement sensibles ont une porosité émotionnelle accrue. Cette étape permet de ressentir sans absorber, en maintenant une frontière saine entre soi et l’autre.

4. Passage à la compassion : une petite action fiable

Demandez-vous quelle petite action bénévolente vous pouvez offrir sans vous épuiser ou vous suradapter.

Exemples concrets

Pour un·e proche : « Je peux t’écrire un texto pour te dire que je pense à toi. »

Pour un·e collègue ou un·e ami·e : « Je peux t’offrir quelques minutes de silence bienveillant, sans chercher à réparer. »

Pour une situation qui me dépasse : « Je peux envoyer mentalement un souhait de douceur. Puisses-tu trouver un refuge, ou je te souhaite de trouver la paix. »

Limite claire : choisissez une action réaliste, limitée dans le temps et l’énergie. L’objectif est d’être présent·e sans vous sacrifier.

5. Retour à soi et intégration

Reposez vos mains sur la zone de calme identifiée plus tôt. Respirez en ventral 3 à 5 fois.

Bilan écrit ou mental (dialogue intérieur)

Qu’ai-je ressenti pendant cet exercice ? (J’ai senti une vague de tristesse, mais j’ai pu revenir à mon port.)

Quelle limite ai-je posée pour me protéger ? (J’ai choisi d’écrire un mot plutôt que de téléphoner.)

Quelle mini action bienveillante ai-je identifiée ? (Un silence de quelques minutes.)

Note :  Cette intégration renforce votre capacité à distinguer votre expérience de celle de l’autre, un principe central pour éviter la confusion ou l’épuisement chez les personnes hautement sensibles.

Variantes et adaptations spécifiques

Pour les parents d’enfants ultrasensibles

Remplacer l’étape 3 par : Imaginez votre enfant dans une situation difficile. Quel geste ou quelle phrase simple et concrète pourriez-vous lui offrir pour qu’il se sente entendu sans que vous ayez à tout résoudre ? (Je vois que c’est dur pour toi. Je suis là, à côté de toi.).

En cas de surcharge sensorielle

Réduire la durée de l’exercice à 10 minutes. Utiliser un casque anti-bruit ou un masque sur les yeux pour limiter les stimuli pendant les étapes 2 et 3.

 

Références complémentaires

Roger Vittoz, La rééducation des fonctions psychiques, pour la présence attentive et la réceptivité sensorielle.

Eugene Gendlin, Focusing, pour la sensation sentie et l’ancrage corporel.

 

Question pour approfondir

Quelle sensation corporelle ou quel geste minimal pourriez-vous intégrer dès aujourd’hui pour ancrer votre compassion dans la stabilité, plutôt que de risquer l’épuisement ou la suradaptation ?

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