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Dissociation, disfraction et méthode Vittoz

 

« La conscience d'un acte, ce n'est pas le penser, c'est le sentir. » Roger Vittoz (1911)

 

Cet article propose un aperçu de la dissociation traumatique, à travers les regards de Pierre Janet, Sándor Ferenczi, et la notion plus contemporaine de disfraction.

La méthode Vittoz, grâce à son ancrage corporel et sensoriel, peut aider concrètement les patient(e)s à sortir de ces états de coupure, de sidération ou de fragmentation.

1. La dissociation vue par Pierre Janet

Pour Pierre Janet, la dissociation est un échec d’intégration.
Quand une expérience est trop intense ou quand l’énergie psychologique est trop faible, la conscience n’arrive plus à maintenir ensemble les différentes fonctions psychiques : la mémoire, la perception, l’identité, la motricité…

Le résultat est une fragmentation.
La personne fonctionne sur plusieurs « rails parallèles », qui peuvent se manifester par des automatismes, des comportements involontaires, des amnésies ou des symptômes corporels, des douleurs ou des paralysies inexpliquées.

Pour Janet, la dissociation survient soit après un choc, un effroi brutal, soit après des traumatismes prolongés, par exemple liés à la négligence, la maltraitance ou l’abus.

Son objectif thérapeutique est déjà très moderne : stabiliser, explorer progressivement, puis réintégrer les éléments dissociés, notamment grâce à un retour à la conscience du corps.

Précautions cliniques

Pierre Janet insiste sur la lenteur du processus : une réintégration trop rapide peut retraumatiser. Il critique les méthodes qui visent une abréaction brutale (comme certaines formes d’hypnose de son époque), car elles risquent de fragmenter davantage la personnalité. Il souligne l’importance de la relation thérapeutique : le thérapeute incarne une présence stable et contenante (voir Balint, Bion, Winnicott).

La dissociation structurelle (inspirée de Janet)

Ono van der Hart et Ellert Nijenhuis (2004) ont actualisé les idées de Pierre Janet en proposant un modèle en trois niveaux.

  1. Dissociation primaire : Séparation entre la personnalité « apparente » (qui gère la vie quotidienne) et la personnalité « émotionnelle » (qui porte les souvenirs traumatiques).

  2. Dissociation secondaire : Fragmentation plus poussée, avec plusieurs sous-personnalités (trouble dissociatif de l’identité).

  3. Dissociation tertiaire : Forme extrême, souvent liée à des traumatismes précoces et prolongés.

 

2. La dissociation selon Sándor Ferenczi

Avec Ferenczi, nous changeons légèrement de perspective : la dissociation devient avant tout un clivage relationnel.

Le sujet se divise en un moi souffrant et un moi observateur, souvent dès l’enfance, lorsque l’environnement échoue à reconnaître ses besoins ou répond de façon inadéquate, par exemple par de la violence, du rejet ou une sexualisation précoce.

Ferenczi parle de « confusion de langue » : l’enfant cherche de l’affection, de l’amour et reçoit autre chose, en décalage avec son besoin réel : de l’incompréhension ou du mépris, parfois un abus, un rejet, un viol. Pour survivre, il se clive, il se coupe d’une partie de lui-même.

Cela produit de l’engourdissement émotionnel, une anesthésie affective, parfois une identification à l’agresseur, et des difficultés relationnelles persistantes.

L’identification à l’agresseur : Dans les traumatismes précoces et graves (abus, négligence), l’enfant intériorise l’agresseur comme une partie de lui-même, créant une dissociation structurelle entre un « moi victime » et un « moi persécuteur ». Un enfant abusé peut alors adopter des comportements agressifs ou autodestructeurs.

Sándor Ferenczi décrit la dissociation comme une réponse relationnelle. La dissociation est avant tout liée à des échecs de l’environnement (abus, abandon, négligence, incompréhension), et pas seulement à des chocs externes. Lorsque les émotions (peur, colère, désir) deviennent trop intenses pour être intégrées, le psychisme se clive (se divise) pour survivre.

Pour Ferenczi, la thérapie est réparatrice, maternante, particulièrement bienveillante, ajustée aux besoins du patient, pour permettre l’expression progressive des ressentis dissociés.

 

3. De la dissociation à la « disfraction » (Saverio Tomasella)

Depuis 2016, je propose un concept complémentaire : la disfraction, que l’on peut définir comme une dissociation après une effraction psychique.

Ici, quelque chose fait irruption dans la vie psychique avec violence (catastrophe individuelle, collective, traumatisme massif ou cumulatif) brisant la continuité même de l’existence. Dans les cas d’abandon ou de négligence, il peut s’agir de la violence du vide (douleur insupportable ou agonie psychique).

La disfraction se manifeste par une sidération, un éclatement intérieur, un effondrement du sentiment d’identité, une perte de repères temporels et une difficulté à « revenir à soi ».

  • L’effraction traumatique ouvre une brèche dans les capacités de protection du sujet, provoque un effroi massif et force l’appareil psychique à se réorganiser pour survivre.

  • La disfraction traduit une fracture interne, un écartèlement entre des parties qui ne peuvent plus communiquer.

  • Elle marque une désubjectivation : une perte des repères internes, un exil hors de soi.

  • Elle s’inscrit dans une temporalité longue : elle peut persister bien au‑delà de l’évènement traumatique.

  • Elle est une conséquence directe de la catastrophe internalisée, lorsque le drame fait irrémédiablement irruption dans la psyché et la transforme de l’intérieur.[1]

En thérapie, la reconstruction, que j’appelle « resubjectivation », passe par une relation fiable, notamment celle du lien thérapeutique (alliance), le retour de la mémoire sensorielle et, dans le cas des catastrophes humanitaires, par une reconstruction collective.

 

4. La méthode Vittoz aide à sortir de la dissociation

En comparant ses approches, on voit apparaître un noyau commun :

  1. Une rupture de continuité du moi, de la présence, de l’intégration.

  2. Une perte de contact avec le corps et avec le monde, que ce soit par fragmentation (Janet), par clivage relationnel (Ferenczi) ou par effraction catastrophique (Tomasella).

  3. Un besoin thérapeutique d’incarnation, de présence, de lien. C’est précisément ce que permet la méthode Vittoz.

La méthode Vittoz est une approche psychocorporelle visant l’unité de la personne, fondée sur l’idée que la conscience se construit dans et avec les sensations, à partir des ressentis.

Elle offre plusieurs leviers efficaces pour accompagner les personnes dissociées.

a) La réceptivité : revenir au corps

La dissociation coupe du corps. Le docteur Roger Vittoz (1863-1925) évoque une dissociation ou un « dédoublement » entre le conscient et l’inconscient.[2] Les exercices qu’il propose, notamment les « actes conscients » — ressentir les pieds au sol, explorer les sensations, respirer lentement, être présent à chacun de ses gestes — ramènent la personne ici et maintenant, dans une présence réelle à elle-même et à ce qui l’entoure : « La réceptivité, c’est tout », affirme Vittoz.[3]

b) La présence attentive

En développant la perception, l’attention volontaire, le mouvement conscient, la méthode Vittoz permet de réintégrer les sensations, les émotions et les pensées, progressivement.

c) L’attention choisie

La dissociation entraîne un fonctionnement « automatique ». Le Vittoz rééduque la capacité à orienter son attention, à reprendre le contrôle de son vécu, à ne plus subir le flux intérieur.

d) La régulation du système nerveux

La dissociation correspond souvent à un état d’effondrement (activation du système vagal dorsal parasympathique) ou d’hyperactivation (mobilisation du système sympathique).
Les exercices Vittoz activent le système vagal ventral, c’est-à-dire la branche de la connexion, de l’engagement, de la fiabilité intérieure.

e) Des exercices concrets rapidement utiles

Par exemple :

- Le voyage corporel,

- Le signe de l’infini,

- L’exercice de l’arbre,

- Les figures géométriques,

- La respiration (douce, régulière, consciente, avec des expirations longues).

Tous ont en commun de ramener consciemment le patient (la patiente) dans son corps vécu, pour ralentir le mental, stabiliser les émotions et reconstituer l’unité psychocorporelle.

Conclusion

Que l’on parte de Janet, de Ferenczi ou de la disfraction, la dissociation apparaît comme une rupture du lien, lien entre les fonctions psychiques, lien à l’autre, lien à soi, lien au monde.

La méthode Vittoz, par son travail patient, doux, incarné, vient précisément renouer ces liens en réinstallant la présence, réhabilitant la sensation (réceptivité consciente), restaurant la capacité d’attention et en permettant à la personne de se retrouver.

Le Vittoz est une authentique voie de resubjectivation, un chemin pour revenir à soi en profondeur, pas par la tête mais par le corps, par l’expérience, dans l’ici et maintenant.

 

[1] Pour décrire le traumatisme, S. Freud parle de « corps étranger » interne et J. Lacan de « trou ».

[2] R. Vittoz, Notes et pensées, Téqui, 2024, p. 51, 57, 62-65.

[3] Idem p. 38.

 

Références

Bobichon, P. Développer l’état de présence des patients. Le Vittoz, processus thérapeutique de transformation. Chronique Sociale, 2025.

Dana, D. The Polyvagal Theory in Therapy. Norton, 2018.

Esmenjaud, G. Je suis née une seconde fois. Les bienfaits de la méthode Vittoz, Pygmalion, 2017.

Ferenczi, S. Le traumatisme, Payot, 2006.

Ferenczi, S. Journal clinique, Payot, 2014.

Ferenczi, S. Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, Payot, 2016.

Janet, P. L’automatisme psychologique, L’Harmattan, 2005.

Janet, P. Névroses et idées fixes, L’Harmattan, 1999. 

Janet, P. Les obsessions et la psychasthénie, L’Harmattan, 2010.

Janet, P. La médecine psychologique, Les Empêcheurs de Penser en Rond, 2019.

Janet, P. De l’angoisse à l’extase, L’Harmattan, 2004.

Minton, K., Ogden, P. & Pain, C. Trauma and the Body, Norton, 2006. [Trad. fr. : Le trauma et le corps, De Boeck, 2018, réédité en 2021.]

Tomasella, S. Désubjectivation, resubjectivation et résiliance collective en situation de catastrophes. L’exil des populations européennes et juives du Maghreb au moment de la décolonisation. Thèse de doctorat dirigée par Serge Tisseron, Université Paris 7, 2016.

Tomasella, S. Guérir de nos traumatismes, Eyrolles, 2025.

Tomasella, S. "Regulating High Sensitivity: Integrating Polyvagal Theory and the Vittoz Method. A Clinical Study led by the Sensitivity Observatory", Polyvagal Sensitivity, 2026.

Van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. The haunted self: Structural dissociation and the treatment of chronic traumatization, Norton, 2006. [Trad. fr. : Le Soi hanté, De Boeck, 2010, réédité en 2024.]

Vittoz, R. Traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral, Desclée De Brouwer, 2008.

Vittoz, R. Notes et Pensées. Angoisse ou contrôle, Pierre Téqui, 2024.

Craparo, G., Ortu, F., Van der Hart, O. Pierre Janet : trauma et dissociation, De Boeck, 2021.

Thérapies du traumatisme : dialogue entre Pierre Janet, Roger Vittoz et Stephen Porges

Il y a, en chacun de nous, des mémoires oubliées qui, pourtant, ne cessent de murmurer à notre corps. Comme un livre dont les pages seraient collées les unes aux autres, les traumatismes s’y inscrivent en lettres invisibles, mais leur encre suinte parfois à travers le papier, tachant nos jours de symptômes inexplicables : une angoisse soudaine, une douleur physique tenace, ou cette impression étrange d’être à la fois ici et ailleurs. Pierre Janet, Roger Vittoz et Stephen Porges, trois pionniers aux époques et aux approches distinctes, nous offrent des clés pour dénouer ces pages, les relire, et les réintégrer enfin à notre histoire.

Pierre Janet, l’archéologue des traumatismes enfouis

Au tournant du vingtième siècle, alors que la psychanalyse naissante explorait les profondeurs de l’inconscient, Pierre Janet choisissait une voie plus discrète, mais tout aussi révolutionnaire : celle des blessures de l’âme qui s’incarnent dans le corps. Pour lui, le traumatisme n’était pas une simple cicatrice psychique, mais une fracture dans la continuité de la conscience. Face à l’horreur, à l’inimaginable, l’esprit humain se scinde, comme un arbre fendu par la foudre : une partie continue de vivre, tandis que l’autre, figée dans le temps, porte en elle l’orage passé.

Janet a été le premier à décrire cette dissociation comme un mécanisme de survie. Imaginez un musicien qui, au milieu d’un concert, se met soudain à jouer une mélodie qu’il ne reconnaît pas, tandis que ses doigts, eux, se souviennent de chaque note. Ainsi en est-il des souvenirs traumatiques : le corps se souvient, même quand la conscience s’absente. Ces fragments de mémoire, non intégrés, resurgissent plus tard sous forme de reviviscences, de cauchemars, ou de douleurs inexplicables, comme les échos d’un cri étouffé.

Ses travaux, longtemps éclipsés par ceux de Freud, ont trouvé un écho tardif mais puissant dans les recherches contemporaines. Ono van der Hart et Ellert Nijenhuis, en développant leur modèle de la dissociation structurelle, ont montré que cette fragmentation pouvait prendre deux visages : celui de l’action désordonnée (fuite, agitation) ou celui de l’esprit engourdi (dépersonnalisation, amnésie). Ces concepts, aujourd’hui centraux dans la compréhension des traumatismes complexes, confirment ce que Janet pressentait déjà : le traumatisme n’est pas un simple souvenir, mais une expérience corporelle et émotionnelle non digérée.

Bessel van der Kolk, dans Le corps n’oublie rien, va plus loin encore : il souligne que Janet avait compris, avant même l’avènement des neurosciences, que la guérison passait par une réintégration des souvenirs par le corps. Comme un puzzle dont les pièces seraient dispersées entre la tête, le cœur et les membres, le travail thérapeutique consiste à recomposer l’image complète, pour que le passé cesse de hanter le présent.

Roger Vittoz, le poète du corps et de l’attention

Contemporain de Janet, Roger Vittoz a choisi une autre porte d’entrée : celle de l’attention et de la présence. Sa méthode repose sur une idée simple mais profonde : le corps est un langage, et les traumatismes y laissent des traces sous forme de « clichés », ces images mentales ou sensations corporelles qui, tel un disque rayé, se répètent inlassablement, nous enfermant dans des schémas de souffrance.

Vittoz proposait des outils concrets pour débloquer ces clichés. Parmi eux, le signe de l’infini – un mouvement corporel en forme de huit couché –                  est sans doute le plus emblématique. Imaginez un lac agité par une tempête : le signe de l’infini agit comme une pagaie qui, par des mouvements lents et réguliers, aide l’eau à retrouver son calme. En traçant cette courbe dans l’espace, le patient réactive sa conscience du présent, tout en libérant les tensions accumulées. Ce geste, en apparence simple, est en réalité une méditation en mouvement, qui permet de réancrer l’esprit dans le corps et de réguler le système nerveux.

Un autre pilier de sa méthode est la réactivation émotionnelle. Prenons l’exemple d’une patiente, Jade, qui revivait sans cesse la honte d’une humiliation subie dans son enfance. Vittoz lui aurait proposé de revisiter cette scène en s’appuyant sur des ressources comme sa respiration ou la sensation de ses pieds sur le sol. Peu à peu, le souvenir perdrait son intensité, comme une photo jaunie par le temps, dont les contours s’estomperaient. Le passé ne disparaît pas, mais il cesse de dicter le présent.

Stephen Porges et la théorie polyvagale : le chef d’orchestre invisible

Si Janet et Vittoz nous ont montré comment les traumatismes s’inscrivent dans le corps et l’esprit, Stephen Porges nous explique pourquoi. Sa théorie polyvagale, développée ces trente dernières années, révèle que notre système nerveux est un chef d’orchestre qui, selon les circonstances, active des mélodies différentes.

- La symphonie du calme (état vagal ventral) : nous nous sentons en sûreté, connectés aux autres, capables de nous exprimer et d’écouter.

- Le rythme sourd de la lutte ou de la fuite (état sympathique) : notre cœur bat la chamade, nos muscles se tendent, nous sommes prêts à agir et réagir rapidement.

- Le silence glacé de l’effondrement (état vagal dorsal) : nous nous sentons engourdis, déconnectés, comme figés dans la glace.

Un traumatisme, c'est comme si l’orchestre perdait sa partition : le système nerveux, trompé par une neuroception défaillante (cette capacité à évaluer la fiabilité de notre environnement), reste bloqué en mode survie. Les « clichés » de Vittoz ? Ce sont ces fausses notes qui, répétées sans cesse, empêchent l’orchestre de retrouver son harmonie.

La théorie polyvagale nous apprend que la guérison passe par un réapprentissage de la sûreté physiologique. C’est là que les approches de Janet et Vittoz trouvent une résonance scientifique : en réintégrant les expériences dissociées par le corps (Janet) et en rééduquant l’attention (Vittoz), nous aidons le système nerveux à retrouver son équilibre.

Un dialogue entre les approches : quand le passé rencontre le présent

La force de ces trois approches réside dans leur complémentarité. Janet nous a appris que les traumatismes fragmentent la conscience, Vittoz nous a donné des outils pour réunifier ces fragments, et Porges nous a expliqué pourquoi ces outils fonctionnent.

Prenons l’exemple de Gary, un vétéran de guerre hanté par des cauchemars et des crises d’angoisse. En thérapie, il pourrait :

  1. Comprendre, grâce à Janet, que ses symptômes sont des manifestations d’une mémoire traumatique non intégrée.

  2. Pratiquer, avec Vittoz, le signe de l’infini pour calmer son système nerveux en crise, ou la réactivation émotionnelle en douceur pour revisiter ses souvenirs dans un cadre protégé.

  3. Explorer, à la lumière de Porges, comment son système nerveux, trompé par des signaux de danger erronés, reste bloqué en mode survie. En apprenant à réactiver son état vagal ventral (par le contact visuel, la voix calme du thérapeute, des mouvements ou une respiration lente par le nez), il pourrait peu à peu retrouver un sentiment de sûreté intérieure.

La relation thérapeutique ou alliance thérapeutique joue ici un rôle clé. Janet et Vittoz l’avaient déjà compris : le thérapeute doit être un guide bienveillant, un témoin sûr qui permet au patient d’explorer ses blessures sans être submergé. Porges ajoute que cette relation doit être neuroceptivement rassurante, c’est-à-dire que chaque détail (le ton de la voix, le rythme des échanges, le contact visuel) doit envoyer au système nerveux du patient un message clair : « Tu es en sûreté ici. »

Vers une thérapie intégrative : le corps, l’émotion et la science

Aujourd’hui, les thérapies modernes – qu’il s’agisse de l’EMDR, de la Somatic Experiencing ou de la thérapie sensorimotrice – puisent abondamment dans l’héritage de ces trois pionniers. Elles combinent :

- La dimension corporelle (Vittoz, Levine, Ogden) : le corps comme porte d’entrée vers la guérison.

- La dimension émotionnelle (Janet, Kolk) : l’importance de ressentir pour intégrer.

- La dimension neurophysiologique (Porges) : la compréhension des mécanismes du système nerveux.

Ensemble, ces approches nous rappellent une vérité simple mais essentielle : nous ne sommes pas des esprits flottants au-dessus de nos corps. Nous sommes des êtres incarnés, dont les blessures, aussi profondes soient-elles, peuvent trouver une voie vers la lumière – à condition de savoir écouter le langage silencieux du corps, de dénouer les nœuds du passé, et de retrouver, pas à pas, la mélodie de la sûreté intérieure.

Références

Levine, P. A. (2015). In an Unspoken Voice: How the Body Releases Trauma and Restores Goodness. North Atlantic Books.

Ogden, P., & Fisher, J. (2015). Sensorimotor Psychotherapy: Interventions for Trauma and Attachment. Norton.

Porges, S. W. (2017). The Pocket Guide to the Polyvagal Theory: The Transformative Power of Feeling Safe. Norton.

Van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. (2006). The Haunted Self: Structural Dissociation and the Treatment of Chronic Traumatization. Norton.

Van der Kolk, B. (2014). The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma. Viking.

Vittoz, R. (2008). Traitement des psychonévroses par la rééducation du contrôle cérébral, Desclée de Brouwer. (Première édition : J.B Baillère, 1911.)

Vittoz R. (2024). Notes et pensées. Angoisse ou contrôle, Pierre Téqui. (Choix de textes par Pierre d'Espiney.)

Ouvrages sur la méthode Vittoz

 

Œuvres originales de Pierre Janet

L’automatisme psychologique (1889)

C’est l’ouvrage fondateur de Janet sur la dissociation et les états de conscience altérés. Il y décrit comment les traumatismes peuvent fragmenter la personnalité, créant des « idées fixes » ou des « actions automatiques » (proches des « clichés » de Vittoz). Janet y introduit aussi la notion de subconscient comme réservoir d’expériences non intégrées, une idée reprise plus tard par la psychanalyse et les thérapies somatiques.

Lien avec la méthode Vittoz : les exercices de présence attentive visent à "désautomatiser" ces schémas.

Janet, P. (1889). L’Automatisme psychologique. Félix Alcan. [Réédité en 2005 par L’Harmattan.]

Les névroses et idées fixes (1898)

Janet y développe sa théorie des traumatismes psychologiques et des névroses, en insistant sur l’échec d’intégration des souvenirs douloureux. Il propose une classification des névroses (hystérie, psychasthénie) fondée sur le degré de dissociation et de perte de contrôle volontaire. Ce livre est crucial pour saisir comment Janet concevait la guérison : non pas comme une suppression des symptômes, mais comme une réintégration progressive des expériences dissociées.

Distinction entre mémoire narrative (intégrée) et mémoire traumatique (fragmentée), reprise par Van der Kolk.

Il est possible d’adapter la réactivation émotionnelle (Vittoz) pour favoriser la réintégration sensorielle et émotionnelle des souvenirs.

Janet, P. (1898). Les Névroses et idées fixes. Flammarion. [Réédité en 1999 par L'Harmattan.]

La médecine psychologique (1923)

Janet y synthétise ses idées sur le traitement des traumatismes, en insistant sur la rééducation psychologique (par l’hypnose, la suggestion, et surtout la "psychanalyse" au sens janétien, c’est-à-dire une exploration des émotions et des souvenirs). Il y décrit aussi des techniques de réintégration par le corps (respiration, relaxation), préfigurant les approches somatiques modernes.

Janet y souligne l’importance de l’action (pas seulement de la parole) pour guérir, ce qui résonne avec les exercices de Vittoz (mouvement, signe de l’infini, etc.).

Idée de progression lente : la guérison passe par des étapes de stabilisation avant l’exploration des souvenirs.

Janet, P. (1923). La Médecine psychologique. Payot. [Réédité en 2019 par Les Empêcheurs de Penser en Rond.]

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De l'angoisse à l'extase (1926)

Pierre Janet y présente une étude approfondie de la psychologie de la conduite humaine, à travers l’observation clinique d’une patiente emblématique, Madeleine (pseudonyme de Pauline Lair Lamotte), qu’il a suivie pendant vingt-deux ans. Ce livre explore les mécanismes psychologiques reliant l’angoisse et l’extase, en s’appuyant sur des cas concrets de névroses et de mysticisme.​

Janet propose une vue globale du trouble mental, intégrant à la fois les dimensions corporelles, émotionnelles et cognitives, bien en avance sur les conceptions de son époque.

Ce livre reste une référence pour comprendre les liens entre trauma, dissociation et croyances, ainsi que pour les approches thérapeutiques centrées sur la rééducation du contrôle cérébral (thème cher à Janet et à Vittoz).

Janet, P., De l’angoisse à l’extase, Félix Alcan, 1926, L’Harmattan, 2004.

L’évolution de la mémoire et la notion du temps (1928)

Janet explore ici comment la mémoire traumatique altère la perception du temps (impression de revivre le passé dans le présent). Il introduit la notion de présentification (les souvenirs traumatiques ne sont pas passés mais présents), un concept clé pour comprendre les reviviscences.

Lien avec la théorie polyvagale : les états de défense (hyperactivation ou effondrement) maintiennent le trauma dans un temps suspendu.

Piste pour la réactivation émotionnelle (Vittoz) : aider le patient à recontextualiser les clichés traumatiques dans un récit temporel cohérent.

Janet, P. (1928). L’Évolution de la mémoire et la notion du temps. Chahine.

 

Ouvrages contemporains sur Pierre Janet

Dissociation et mémoire traumatique 

Cet ouvrage inclut un chapitre historique complet sur la dissociation, où la contribution de Pierre Janet est replacée dans son contexte et son actualité.

Isabelle Saillot y signe un chapitre intitulé « Petit historique de la dissociation », qui fait autorité sur le sujet.

Saillot, I. (2012). Petit historique de la dissociation (Chap. 1, p. 1-28). Dans Dissociation et mémoire traumatique (M. Kédia, J. Vanderlinden, G. Lopez, et al.), Dunod (réédition en 2019).

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The Haunted Self: Structural Dissociation and the Treatment of Chronic Traumatization

Les auteurs reprennent explicitement Janet pour développer leur modèle de dissociation structurelle (primaire, secondaire, tertiaire). Ils montrent comment les traumatismes complexes fragmentent la personnalité et proposent des stratégies thérapeutiques phasées (stabilisation, traitement des souvenirs, intégration).

Van der Hart, O., Nijenhuis, E. R. S., & Steele, K. (2006). The haunted self: Structural dissociation and the treatment of chronic traumatization. W. W. Norton & Company. [Trad. fr. : Le Soi hanté, De Boeck, 2010, réédité en 2024.]

Trauma and the Body: A Sensorimotor Approach to Psychotherapy

Bien que centré sur la thérapie sensorimotrice, cet ouvrage cite Janet comme une influence majeure. Les autrices montrent comment les traumatismes s’inscrivent dans le corps et proposent des techniques de réintégration par le mouvement et la conscience corporelle, proches des exercices de Vittoz.

Articulation possible avec la théorie polyvagale : comment les mouvements lents (comme le signe de l’infini) favorisent la régulation vagale.

Minton, K., Ogden, P. & Pain, C. (2006). Trauma and the Body. Norton. [Trad. fr. : Le Trauma et le Corps, De Boeck, 2018, réédité en 2021.]

Pierre Janet aujourd’hui

Un recueil d’articles sur l’héritage de Janet, avec des contributions sur les liens entre sa pensée et les neurosciences, la psychologie cognitive, et les thérapies contemporaines. Plusieurs chapitres abordent la dissociation traumatique et les applications cliniques.

Réflexion sur l’éthique de la réintégration : comment éviter la retraumatisation ? Vittoz, comme Janet, insistait sur la présence au corps et la réintégration progressive.

Giuseppe Craparo, Francesca Ortu, Onno van der HartPierre Janet : trauma et dissociation, De Boeck, 2021.

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