L'enfant ultrasensible : Helvétius et la régulation émotionnelle.
- Dr Saverio Tomasella

- 26 déc. 2025
- 6 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 déc. 2025
Les parents d’un enfant hautement sensible savent à quel point leur quotidien est rythmé par des émotions intenses, des réactions physiologiques marquées et une perception fine du monde. Cette sensibilité, souvent mal comprise, peut devenir une force si elle est accompagnée avec bienveillance et connaissance. Le philosophe des Lumières Claude-Adrien Helvétius (1715–1771), dont la vision optimiste considère la sensibilité comme une force, ainsi que les découvertes récentes sur la régulation du système nerveux autonome (théorie polyvagale de Stephen Porges) offrent des clés précieuses, qui nous invitent à repenser l’accompagnement des enfants ultrasensibles : non pour « gérer » leurs émotions, mais pour les réguler en créant un environnement fiable.
1. Helvétius et la sensibilité : un potentiel à éduquer
Pour Helvétius, la sensibilité n’est ni un défaut ni une fatalité, mais une capacité à cultiver. Il défend l’idée que les émotions et les passions — souvent perçues comme tumultueuses — sont des guides pour l’action, à condition d’être comprises et orientées. Cette perspective résonne particulièrement pour les enfants hautement sensibles, dont la neuroception (la manière dont leur système nerveux évalue la fiabilité ou le danger) est souvent perturbée.
Valoriser la sensibilité : Expliquer à l’enfant que sa manière de ressentir le monde n’est pas un problème, mais un atout. Par exemple : « Ton corps perçoit les choses très finement, comme un instrument de musique très sensible. Apprenons à en jouer. »
Éduquer par l’exemple : Montrer comment on régule soi-même ses émotions (« Là, je souffle lentement parce que je suis tendu·e. »).
Créer des espaces de dialogue : Utiliser des questions ouvertes pour aider l’enfant à nommer ce qu’il ressent : « Où sens-tu cette émotion dans ton corps ? À quoi te fait-elle penser ? »
Helvétius aurait vu dans la neuroception le mécanisme par lequel la sensibilité s’exprime. Une neuroception perturbée (réaction de peur face à un stimulus neutre) n’est pas une erreur, mais un signal à décoder et à recalibrer.
2. La neuroception : comprendre le langage secret du système nerveux
Idée centrale : La neuroception (concept de Stephen Porges) désigne la manière dont notre système nerveux autonome évalue inconsciemment si une situation ou une personne est sûre ou menaçante. Chez les enfants hautement sensibles, cette évaluation est souvent biaisée vers la menace, ce qui se traduit par des réactions émotionnelles ou physiologiques intenses (pleurs, retrait, agitation).
Outils pour les parents :
Repérer les signaux
Un enfant qui se fige, évite le contact visuel ou devient hyperactif peut avoir une neuroception en mode « défense ». Le rôle du parent est de l’aider à revenir à un état de fiabilité (ventral vagal).
Exemple : « Je vois que tes mains sont serrées. Veux-tu qu’on fasse une pause ensemble ? »
Corégulation
Le système nerveux de l’enfant se calme en présence d’un adulte régulé. Des pratiques simples comme la respiration synchronisée (souffler ensemble sur une plume) ou un câlin apaisant (si l’enfant est d’accord) peuvent rétablir un état de stabilité rassurante.
Astuce : Utiliser des objets transitionnels (doudou, bracelet, chouchou, pierre lisse) pour ancrer l’enfant dans le présent.
Environnement prévisible
Les routines (rituels du coucher, repas) et les annonces claires (« Dans quelques minutes, on range les jouets ») réduisent l’incertitude, un déclencheur majeur de neuroception perturbée.
Helvétius aurait souligné que ces pratiques ne sont pas des « techniques », mais une éducation de la sensibilité, où l’enfant apprend à faire confiance à son ressenti tout en le régulant.
3. Réguler plutôt que « gérer » : des outils concrets pour le quotidien
La régulation (et non la « gestion ») des émotions passe par des outils qui respectent le rythme de l’enfant et son système nerveux. Voici des pistes inspirées de la méthode Vittoz, du Focusing et de l’Approche Centrée sur la Personne (ACP).
Besoin | Outil | Exemple concret |
Ancrage corporel | Méthode Vittoz | « Pose ta main sur ton ventre et décris ce que tu ressens. » |
Clarifier une émotion | Focusing | « Cette boule dans ta gorge est de quelle couleur ? » |
Validation émotionnelle | ACP | « Je vois que tu es triste. Ta tristesse est importante, je suis là. » |
Retour au calme | Théorie polyvagale | Chanter une comptine en berçant l’enfant pour activer le nerf vague ventral. |
Pour les parents
Autorégulation : Prendre soin de son propre système nerveux (quelques minutes de silence avant de répondre à une crise) pour modéliser la régulation.
Langage favorable : Éviter les phrases comme « Arrête de pleurer » (qui invalide) et privilégier « Je vois comme tu es triste ; je suis là. »
4. Créer un écosystème de fiabilité
Helvétius insistait sur le rôle de l’environnement social pour éduquer les passions. Aujourd’hui, cela se traduit par la création d’un écosystème de fiabilité pour l’enfant hautement sensible : à la maison, à l’école, et dans ses relations.
À la maison :
Aménager un « coin refuge » (coin calme) avec des coussins, des livres et une lumière douce.
Limiter les stimuli (bruit, écrans) aux moments de transition (réveil, retour de l’école).
À l’école :
Collaborer avec les enseignant·e·s pour expliquer les besoins de l’enfant (« Il a besoin de pauses pour se recentrer »).
Dans les relations :
Encourager les interactions avec des pairs ou des adultes qui valorisent sa sensibilité (activités artistiques, groupes de parole).
« Un enfant dont la sensibilité est accueillie et guidée devient un adulte dont les passions sont des forces, non des fardeaux. » Helvétius
Accompagner un enfant hautement sensible, c’est lui offrir deux cadeaux inestimables : la fiabilité (un environnement où ses émotions sont comprises) et la stabilité (des outils pour réguler sa neuroception et ses émotions). Helvétius nous rappelle que cette sensibilité n’est pas à corriger, mais à éduquer. Il nous invite à voir ces enfants non comme des êtres fragiles, mais comme des explorateurs du monde intérieur et extérieur, dotés d’une boussole émotionnelle fine et puissante.
La clé réside moins dans la recherche de « normalité » que dans l’apprentissage, ensemble, d’un langage commun pour dire et vivre la sensibilité.
Focus : 3 pièges à éviter
Accompagner un enfant hautement sensible exige de réguler nos propres réactions en tant que parents ou éducateurs. Certaines attitudes, bien que partant d’une intention louable, peuvent en réalité perturber sa neuroception ou renforcer son malaise. En voici trois à surveiller, inspirées par la pensée du philosophe Helvétius — qui rappelait que l’éducation doit libérer, et non contraindre — et par les principes de la théorie polyvagale.
1. La surprotection étouffe
Vouloir épargner à l’enfant toute difficulté ou émotion désagréable (éviter les conflits, résoudre ses problèmes à sa place) peut sembler protecteur, mais cela prive l’enfant d’opportunités d’apprendre à réguler sa neuroception. Helvétius affirmait : « Une passion non exercée reste une force sauvage. »
Que faire à la place ?
Offrir un filet, pas un rempart : « Je suis là si tu as besoin. Je te fais confiance pour essayer. »
Nommer la difficulté sans la nier : « Je vois que cette situation te stresse. On peut en parler ensemble pour trouver une solution. »
Encourager les mini défis : L’aider à identifier une petite action réalisable (Si tu demandais juste une pause ? »).
2. La minimisation invalide la neuroception
Dire « Ce n’est rien », « Tu exagères » ou « Les autres n’ont pas ce problème » revient à nier la réalité de l’enfant. Cela renforce sa conviction que son ressenti est « anormal » et biaise davantage sa neuroception vers la méfiance.
Que faire à la place ?
Valider avant d’agir : « Je vois à quel point c’est difficile pour toi. »
Explorer ensemble : « Raconte-moi ce que tu ressens dans ton corps quand ça arrive. »
Normaliser sans banaliser : « Ton corps est très attentif, c’est une force. Apprenons à l’écouter. »
Pour Helvétius, les émotions sont des signaux, pas des erreurs. Les minimiser, c’est comme couper le fil d’une boussole : l’enfant perd ses repères.
3. L’exigence de « positivité » : nier la complexité des émotions
Imposer une attitude « positive » (« Sois heureux·se ! », « Ne sois pas triste ! ») ou forcer l’enfant à « voir le bon côté » peut créer une dissonance neuroceptive : son corps ressent une chose, mais on lui demande d’en afficher une autre. Cela épuise son système nerveux et génère de la honte.
Que faire à la place ?
Accueillir toutes les émotions : « La tristesse a sa place, comme la joie. Veux-tu qu’on la dessine ou qu’on en parle ? »
Éviter les jugements : Remplacer « Pourquoi tu pleures ? » par « Tes larmes disent quelque chose. On peut les écouter. »
Modéliser l’authenticité : « Moi aussi, parfois, je me sens submergé·e. Voici comment je fais pour m’apaiser. »
Helvétius défendait l’idée que les passions s’éduquent, non en les niant, mais en leur donnant un cadre. De même, la neuroception de l’enfant s’ajuste quand ses émotions sont accueillies, explorées et orientées.
Pour aller plus loin :
Auto-évaluation : « Quand mon enfant exprime une émotion forte, ma première réaction est-elle de le protéger, de minimiser, ou d’exiger qu’il « aille mieux » ? »
Rituel réparateur : Si un piège a été activé, prendre un temps pour dire : « Je me rends compte que j’ai réagi trop vite. Ton ressenti compte. »
Éviter ces pièges ne signifie pas être parfait, mais devenir un allié fiable pour l’enfant — un guide qui l’aide à transformer sa sensibilité en puissance, sans jamais en faire une source de culpabilité. Comme l’écrivait Helvétius : « L’éducation doit rendre l’enfant plus heureux, non plus conforme. »
Ressources :
Claude-Adrien Helvétius, De l'Esprit.
Daniel Siegel, Le Cerveau de votre enfant.
Saverio Tomasella, J’accompagne mon enfant ultrasensible.



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