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Intégrer le Focusing, la méthode Vittoz et la théorie polyvagale : fondements théoriques et voies cliniques pour la pratique thérapeutique

Une approche intégrative pour les professionnels du soin psychique, particulièrement indiquée dans l’accompagnement de la haute sensibilité et des traumatismes complexes. 

DOI: 10.13140/RG.2.2.29319.36003

 

Résumé

Cet article propose une articulation théorico-clinique entre l’Approche Centrée sur la Personne (ACP), le Focusing, la méthode Vittoz et la théorie polyvagale dans le champ de la psychologie clinique. En examinant leurs convergences, il met en évidence l’intérêt d’un cadre intégratif centré sur la relation thérapeutique, l’expérience vécue, la réceptivité corporelle et la régulation neuroaffective. Il soutient que les souffrances psychiques contemporaines – notamment l’anxiété, les dépendances, l’épuisement dû au surmenage, l’isolement, les traumatismes relationnels – appellent des modalités d’accompagnement capables d’articuler plusieurs niveaux de compréhension et d’intervention. L’article présente les fondements de cette intégration, discute ses apports et ses limites, puis propose un protocole clinique orienté vers la régulation émotionnelle et relationnelle. Il suggère que des approches intégratives rigoureuses peuvent enrichir la psychothérapie contemporaine, à condition de poursuivre leur élaboration de manière critique, clinique et empirique.

Mots-clés : Approche Centrée sur la Personne, Focusing, méthode Vittoz, théorie polyvagale, psychologie clinique, engagement social, régulation neuroaffective, haute sensibilité, traumatisme complexe, approche intégrative.

Introduction

Dans un contexte global marqué par la multiplication des crises, des guerres et une instabilité généralisée, la question de la régulation affective s’impose comme un enjeu majeur en santé mentale. Face à la complexité déroutante des environnements contemporains et à la tendance des différents courants théoriques à demeurer isolés les uns des autres, l’intérêt pour des approches intégratives et humanistes se renforce, tant pour leur pertinence clinique que pour leur capacité à s’adresser à une diversité de publics, incluant enfants, adolescents et adultes, seuls ou en couple, issus de tous les milieux socioculturels. Les professionnels du soin psychique sont de plus en plus sollicités pour proposer des outils concrets et accessibles capables de soutenir la stabilité émotionnelle et la fiabilité relationnelle, aussi bien dans des contextes de vie extrêmement perturbants que dans les thérapies exigeantes des traumatismes, notamment complexes.

Dans cette perspective, le présent article vise à explorer et à articuler trois approches complémentaires reconnues pour leur pertinence dans la régulation neuroaffective, entendue ici dans ses dimensions neurobiologique, émotionnelle et relationnelle : le Focusing, la méthode Vittoz et la théorie polyvagale. Nous en présenterons les fondements théoriques, détaillerons leur intégration clinique, puis proposerons un protocole à destination des professionnels de la psychothérapie. Notre objectif est de fournir un cadre rigoureux et opératoire, susceptible d’accompagner au mieux les personnes en recherche d’équilibre émotionnel et relationnel, en particulier celles présentant une haute sensibilité.

I. Fondements théoriques des approches

Cette recherche s’inscrit dans le cadre de l’Approche Centrée sur la Personne (ACP) élaborée par Carl Rogers (1902-1987), qui valorise l’écoute empathique, le regard positif inconditionnel et la congruence du thérapeute. L’ACP place au cœur du processus thérapeutique l’expérience subjective de chaque patient, considérant que la reconnaissance et l’accueil de cette expérience favorisent la connaissance de soi, la croissance psychique, la régulation émotionnelle et le développement de relations humaines épanouissantes.

La méthode Vittoz

La méthode Vittoz est une approche psychocorporelle développée par le docteur Roger Vittoz (1863-1925), médecin à Lausanne. Elle vise à renforcer la réceptivité et la présence à soi à travers la redécouverte des cinq sens, l’accueil des sensations et la conscience des actes instant après instant. Cette méthode se pratique grâce à des exercices simples, intégrés au quotidien, qui favorisent une meilleure qualité relationnelle et un plus grand plaisir de vivre.

La méthode Vittoz repose sur l’expérience vécue plutôt que sur l’analyse rationnelle, en lien avec la psychologie existentielle et la phénoménologie. Elle met l’accent sur « le corps comme mode d’être-au-monde », selon la conception de Merleau-Ponty, valorisant la présence attentive, c’est-à-dire l’attention portée aux sensations, émotions et pensées de l’instant sans s’y laisser submerger. Son objectif est d’améliorer l’état de présence, l’ouverture attentionnelle dans une connexion à soi, aux autres et au monde.

Des études menées à l’Université de Grenoble-Alpes (programme FOVEA) ont montré une réduction du stress, une amélioration du bien-être, des capacités d’attention, de mémorisation et le développement des compétences émotionnelles grâce à la méthode Vittoz. Approche corporelle en conscience, cette méthode rejoint les découvertes récentes en neurosciences sur l’importance de la conscience corporelle dans la pleine présence ou conscience attentive, ainsi que ses effets bénéfiques sur la santé mentale : développer le calme, l’accueil du présent, l’ancrage, l’ouverture à soi et aux autres, en renforçant la liberté intérieure et l’autocompassion.

Le Focusing

Inventé et mis au point par le philosophe austro-américain Eugene Gendlin (1926-2017), le Focusing repose sur le concept du « felt sense » : ce ressenti corporel global donne accès à l’expérience préverbale du patient (client). Souvent diffus et difficile à nommer, le « sens ressenti » ou « senti corporel » constitue une porte d’entrée vers la compréhension profonde de soi et l’exploration du vécu émotionnel. Le processus de Focusing s’articule en plusieurs étapes : création d’un espace interne et temps d’écoute intérieure, accueil du ressenti corporel, description libre, vérification de sa concordance et de sa véracité, symbolisation du « senti corporel », puis émergence de significations nouvelles facilitant spontanément la transformation intérieure.

La théorie polyvagale

Élaborée ces dernières décennies par le Dr Stephen Porges, la théorie polyvagale propose une lecture innovante du système nerveux autonome (SNA), organisé en trois circuits principaux dont les activités sont différenciées.

  1. Le fonctionnement naturel du système vagal ventral est associé à la sûreté, la fiabilité, la stabilité, la disponibilité intérieure, la connexion à soi et à autrui, la confiance en soi et dans ses relations, l’engagement social, la curiosité et la créativité. Il favorise la santé, l'immunité, la digestion, la croissance, la récupération et la reproduction.

  2. Le fonctionnement du système sympathique permet une activation métabolique, une mobilisation corporelle (cœur, respiration, muscles, circulation sanguine), en réponse à la détection d’une menace pour être en mesure de combattre, repousser, résister ou fuir.

  3. Face à un danger grave ou à une menace vitale, le fonctionnement du système vagal dorsal mène à l’immobilisation protectrice, à l’évanouissement (malaise vagal), au figement, à l’hébétude ou à la sidération, voire à la dissociation, qui est une façon plus sûre pour le système nerveux de se protéger dans la durée.

Ces trois dynamiques principales sont complétées par des états intermédiaires, dits « mixtes » ou de transition, au carrefour de la sûreté, de la mobilisation ou de l’immobilisation.

La notion de neuroception, introduite par Stephen Porges, désigne la capacité automatique et inconsciente du corps à détecter la sûreté ou le danger dans l’environnement, influençant directement la régulation émotionnelle. L’intégration de ces concepts dans la pratique clinique permet d’accompagner le patient dans la recherche d’une fiabilité interne, d’une régulation émotionnelle durable, en passant par le corps comme médiateur central et en favorisant de bonnes relations avec les autres, grâce à la sincérité, la curiosité, l’écoute, la compassion, l’humour, le jeu, l’imagination et l’inventivité.

II. Justification de l’intégration : convergences et complémentarités

1. Les modèles existants sont encore limités

Deux approches voisines cherchent à intégrer le Focusing et la théorie polyvagale.

Le Felt Sense Polyvagal Model (FSPM)

Ce modèle proposé par Jan Winhall vise à reconnecter les patients à leurs ressentis corporels pour les accompagner dans la thérapie de leurs traumatismes, addictions et troubles de la régulation émotionnelle. Il associe l’intéroception (écoute des signaux internes) à la neuroception (perception de sûreté ou de menace) de la théorie polyvagale. L’accompagnement se fait en six étapes, guidant le patient vers un changement de ressenti (appelé felt shift par Gendlin) et la stabilisation neuroaffective, via des techniques d’ancrage, de respiration lente, de dessin, d’exploration progressive de ses ressentis, etc.

Le Polyvagal-Informed Focusing (PIF)

Cette approche peu référencée, similaire à la précédente, combine la théorie polyvagale et le Focusing pour affiner la régulation. Elle propose d’identifier avec le patient les signaux corporels liés aux trois états autonomes (vagal ventral, sympathique, vagal dorsal), puis d’utiliser le felt sense (ressenti corporel) pour explorer les transitions entre ces états et favoriser la stabilité émotionnelle.

2. Une articulation novatrice plus complète

Fruit de mes recherches cliniques et de ma pratique thérapeutique, l’intégration du Focusing, de la méthode Vittoz et de la théorie polyvagale est inédite. Elle repose sur des points d’articulation qui leur confèrent une cohérence clinique et une véritable synergie thérapeutique. Chacune de ces approches accorde une place centrale au corps, à l’accueil de l’expérience vécue et de la vulnérabilité, à la régulation neuroaffective (SNA, émotions, relations), à l’ancrage dans le présent et à l’authenticité dans la relation à autrui.

Concernant la place du corps, toutes ces approches reconnaissent le corps comme vecteur privilégié d’informations et de transformation. La méthode Vittoz, par ses exercices de présence corporelle, rejoint la théorie polyvagale, qui met en lumière le rôle du système nerveux autonome dans la perception de la sûreté ou du danger. Le Focusing propose d’entrer en contact avec le felt sense, sensation corporelle globale porteuse de sens, tandis que l’Approche Centrée sur la Personne favorise une écoute respectueuse profonde du vécu corporel et émotionnel du patient.

L’accueil de l’expérience correspond à la posture d’ouverture et de non-jugement commune à ces approches. L’ACP invite à une acceptation sans condition, le Focusing et Vittoz encouragent l’exploration bienveillante des ressentis, et la théorie polyvagale valorise l’écoute des signaux corporels pour ajuster la relation à soi et aux autres.

En matière d’autorégulation, la combinaison de ces méthodes permet d’accompagner le patient dans la modulation de ses dynamiques internes. Les exercices corporels de Vittoz, associés à la compréhension des dynamiques neurophysiologiques de la théorie polyvagale, facilitent le passage d’états d’activation (mobilisation) ou de fermeture (immobilisation) à des dynamiques de fiabilité et d’engagement social. Le Focusing permet de reconnaître et de nommer les besoins internes, soutenant ainsi le processus d’autorégulation.

Enfin, l’ancrage dans le présent est transversal à ces approches. La présence attentive par le corps, cultivée par Vittoz et le Focusing, favorise la stabilisation du système nerveux et l’ouverture à l’instant vécu, rejoignant les principes de « pleine conscience » – de pleine présence à ce qui est – mis en avant par les neurosciences. Cette complémentarité favorise un accompagnement global, respectueux de la singularité de chacun. Elle soutient durablement le processus de transformation, voire de guérison.

III. Protocole d’intégration clinique : la régulation neuroaffective

Ce protocole d’intégration somatopsychique articule l’Approche Centrée sur la Personne (ACP), le Focusing, la méthode Vittoz et la théorie polyvagale. Il s’appuie sur l’attention au corps, l’expérience subjective et la restauration d’un sentiment de sûreté intérieure, dans une démarche clinique souple adaptée aux situations de vulnérabilité ou de haute sensibilité.

Principes cliniques : écoute des besoins, traduction des concepts

L’objectif principal est de proposer une régulation neuroaffective fondée sur l’accueil, l’ancrage et la confiance, en offrant des repères clairs pour une pratique clinique humaniste. L’accompagnement proposé est centré sur l’écoute compassionnelle des besoins des personnes en souffrance, dans une posture d’ouverture et de non-jugement. Les concepts théoriques sont exprimés dans un langage accessible, avec des mots du quotidien, afin de garantir une compréhension partagée et une application concrète en séance. Le protocole valorise l’accueil de la vulnérabilité et l’ajustement des interventions en fonction de la sensibilité individuelle, notamment chez les personnes présentant une haute sensibilité.

Étape 1 : Ancrage par la présence attentive

Cette première étape consiste à installer le patient dans une posture corporelle stable et confortable, en portant l’attention sur les sensations corporelles, voire sur une sensation précise, telle que le contact des pieds avec le sol, le poids du corps, la conscience du souffle.

Installation : Inviter le patient à fermer les yeux ou à fixer souplement un point devant lui, puis à décrire la sensation de ses pieds posés au sol : température, pression, forme. Encourager une observation sans jugement, en laissant émerger les impressions corporelles.

Cette pratique permet de stabiliser le système nerveux autonome. Elle favorise l’ouverture attentionnelle et installe un état de disponibilité à l’expérience vécue ici et maintenant.

Étape 2 : Accueil du « felt sense »

L’étape suivante vise à explorer une zone corporelle porteuse d’émotions ou de tensions, avec bienveillance et curiosité. Le sens corporel ou sens ressenti désigne ici une sensation globale, souvent difficile à verbaliser, révélatrice de besoins internes.

Focalisation : Proposer au patient d’identifier une région du corps où il ressent une émotion ou une tension, puis de décrire librement cette sensation : qualité, intensité, mouvement éventuel, image. L’accompagnant reformule et valide le ressenti, sans jamais l’interpréter.

Cet exercice facilite l’accès à l’expérience préverbale, afin de reconnaître et nommer les besoins internes, puis d’amorcer le processus de transformation intérieure.

Étape 3 : Régulation des états autonomes

Cette étape s’appuie sur la compréhension des trois états autonomes (vagal ventral, sympathique, vagal dorsal) pour moduler les dynamiques internes du patient. La mise en conscience de la « neuroception » développe le sentiment de sûreté ou de stabilité pour restaurer la fiabilité interne.

Régulation : Pratiquer des micromouvements (étirements doux, ajustements posturaux), une respiration lente et profonde par le nez en allongeant les expirations, des gestes d’auto-contact rassurant (poser une main sur le cœur ou l’abdomen), du « tapping » (EFT)… Observer les effets immédiats sur le ressenti corporel et émotionnel.

Cette pratique permet de moduler les dynamiques neurophysiologiques. Elle facilite le retour à une dynamique de fiabilité et d’engagement social (vagal ventral), en diminuant la saturation (surstimulation) ou l’hyperactivation.

Étape 4 : Intégration et verbalisation

La dernière étape vise à intégrer l’expérience vécue à travers une verbalisation libre et une reformulation empathique par le thérapeute, dans le cadre d’une relation authentique, bienveillante et rassurante.

Récapitulation : Inviter le patient à exprimer ce qu’il retient de l’expérience corporelle en posant des mots simples sur les changements ressentis. Le thérapeute reformule avec la même simplicité, valide et soutient l’expression libre, tout en soulignant les ressources mobilisées et les apprentissages réalisés.

Cette confirmation de l’expérience renforce la confiance en soi et la stabilité émotionnelle, favorise la transposition des acquis dans le quotidien.

IV. Prise en compte de la haute sensibilité : recommandations spécifiques

Pour les personnes hautement sensibles, il est essentiel de respecter le rythme individuel, les besoins spécifiques et d’ajuster l’intensité des exercices. Il est également judicieux de prévoir des temps de pause, des retours fréquents à l’ancrage corporel et une verbalisation régulière, précise mais brève, des ressentis. Il peut être bienvenu de favoriser des temps de silence, ou d’écoute de la respiration telle qu’elle est, pour les ultrasensibles qui cogitent beaucoup.

L’accompagnant veille à ne pas forcer la confrontation à des sensations trop intenses et à offrir des ressources d’apaisement (respiration lente par le nez, mouvements doux, contact réconfortant). La posture thérapeutique privilégie la douceur, l’adaptabilité et la validation continue du vécu de la personne, afin de faciliter la récupération en cas de saturation et de soutenir durablement le processus de transformation, notamment l’acceptation de sa différence (une sensibilité plus élevée que la moyenne, un sentiment de décalage ou d’anomalie, des émotions intenses, beaucoup d’empathie, d’intuition, d’imagination, etc.)

Illustration clinique

Aline est une femme hautement sensible de 57 ans, intelligente, vive et très créative. Après plus de deux ans de thérapie, à raison d’une séance par semaine, elle a pu se libérer de traumatismes relationnels (négligences durables et systématiques durant son enfance, puis différentes relations abusives à l’âge adulte), qui se manifestaient par beaucoup d’inquiétude, une tendance à la déprime et un net isolement social. Aline est devenue plus sociable. Elle communique avec une plus grande facilité. Elle reconnaît et accepte sa haute sensibilité, dont elle sait désormais exprimer les différentes facettes avec grâce et pertinence, tout en sachant poser des limites aux personnes de son entourage qui pourraient abuser de son temps, de son énergie, de son écoute, de sa patience ou de sa générosité.

Aline sait repérer le « mode polyvagal » dans lequel est son système nerveux autonome, ainsi que les pratiques qui peuvent l’aider à retrouver un équilibre en douceur, au quotidien.

« Lorsque je vais plutôt bien, les étirements, les mouvements doux, les souvenirs agréables m’apportent de la sérénité. Je communique plus facilement et ressens plus de joie et de gratitude. »

« En mode d’activation, j’éprouve le besoin d’effectuer les exercices à plusieurs reprises, pour évacuer les ruminations et retrouver mon calme. L’ancrage (pieds sur le sol), les tapotements (doigts, mains, talons, pieds), les exercices d’ouverture (bras, coudes) me recentrent et m’apaisent. »

« Quand je suis en situation de blocage ou de fermeture, que je me sens fatiguée, perds confiance et me coupe de toutes mes relations humaines (ce qui, depuis que je pratique ces exercices est de moins en moins fréquent), les massages doux, la musique, la nature, la chaleur m’apportent un grand réconfort. Les enseignements de mon thérapeute m’aident à sortir de cet état. »

Aline s’est profondément transformée dans ses relations avec elle-même, avec les autres et avec le monde, sans avoir cherché spécifiquement ou volontairement à « changer ». Ce processus s’est accompli tranquillement et spontanément au fil des séances de thérapie.

V. Discussion : apports, limites, perspectives

L’intérêt principal de cette articulation entre l’Approche Centrée sur la Personne, le Focusing, la méthode Vittoz et la théorie polyvagale réside dans la possibilité d’ouvrir un cadre de compréhension et d’intervention à la fois relationnel, expérientiel et corporel.

Du point de vue clinique, cette intégration invite à penser la régulation neuroaffective non comme un simple contrôle volontaire des affects, mais comme un processus dynamique impliquant la relation thérapeutique, le vécu corporel, la symbolisation du ressenti et la restauration d’un sentiment de sûreté intérieure. Cette complémentarité paraît particulièrement utile pour des personnes présentant une hyperréactivité émotionnelle, une vulnérabilité anxieuse, des antécédents traumatiques, des tendances à la dépendance, des difficultés relationnelles, chez qui l’accès au langage réflexif ne suffit pas toujours. Elle réaffirme aussi que l’écoute du corps ne se réduit pas à une technique, mais participe d’une rencontre clinique profondément humaine où l’expérience subjective du patient demeure première.

Cette proposition intégrative invite toutefois à plusieurs précautions. D’une part, si certains travaux suggèrent des effets favorables des pratiques attentionnelles et corporelles inspirées de la méthode Vittoz sur le stress, le bien-être et les capacités attentionnelles, si des modèles comme le Felt Sense Polyvagal Model ont déjà contribué à rapprocher le Focusing et la théorie polyvagale, l’ensemble demeure encore peu documenté dans des protocoles spécifiquement articulés à l’ACP et évalués de manière comparative. D’autre part, la théorie polyvagale elle-même, bien que devenue influente en clinique, fait l’objet de débats scientifiques quant à certaines de ses formulations neurophysiologiques ; elle gagne donc à être mobilisée comme cadre heuristique et clinique, plutôt que comme modèle explicatif exhaustif. Dès lors, les perspectives devraient viser la construction d’études pilotes puis d’études contrôlées examinant la faisabilité, l’acceptabilité et les effets de ce protocole intégratif auprès de publics différenciés, notamment des adultes présentant des addictions, des troubles anxieux, des traumas relationnels (abus, maltraitance, négligence) ou, tout simplement, une haute sensibilité. Il serait également pertinent de documenter plus finement les processus de changement : évolution du sentiment de fiabilité interne, qualité de l’autorégulation et de la corégulation, tolérance aux affects, capacités de symbolisation et qualité de l’alliance thérapeutique. Enfin, cette ouverture appelle un travail interdisciplinaire associant psychologues cliniciens, psychothérapeutes, chercheurs en sciences de l’éducation, en sociologie, en anthropologie, en neurobiologie afin d’élaborer des dispositifs de formation et des critères de pratique suffisamment rigoureux. Une telle orientation permettrait de consolider la validité clinique de cette articulation, en précisant les indications et les conditions éthiques de mise en œuvre dans le champ contemporain de la psychothérapie.

Conclusion

L’articulation entre l’Approche Centrée sur la Personne, le Focusing, la méthode Vittoz et la théorie polyvagale offre un cadre cohérent pour penser la régulation neuroaffective à partir du corps, de la relation thérapeutique et de l’expérience vécue. En reliant un cadre relationnel humaniste, un accès au ressenti corporel, des pratiques d’ancrage et une lecture neurophysiologique des états autonomes, elle ouvre des pistes cliniques pertinentes pour répondre aux formes contemporaines de souffrance psychique. Si cette proposition demande à être consolidée sur le plan empirique et méthodologique, elle oriente déjà vers une psychothérapie à la fois rigoureuse, incarnée, relationnelle et attentive à la singularité de chaque personne. Ce travail se veut donc moins un modèle clos qu’une invitation à poursuivre, de manière collaborative, l’élaboration de pratiques cliniques intégratives.

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